Le premier chant qu'on entend sur ''Netherworlds'' a plus de trois siècles. 'The Cold Song', qui ouvre le dixième album d'Insomnium, reprend l'air composé par Henry Purcell en 1691 pour un génie du froid tiré de son sommeil glacé, ramené ici à un court prologue porté par les synthés.
Difficile de trouver meilleur seuil pour un disque qui parle d'hiver, de mémoire et de mort. Trois ans après ''Anno 1696'', plongée rugueuse dans les procès en sorcellerie, les Finlandais reviennent avec un visage partiellement neuf : Jani Liimatainen parti, c'est Tomy Laisto qui complète le trio de guitares aux côtés de Ville Friman et Markus Vanhala. Le cap affiché est un pas en arrière assumé, vers la mélancolie nordique de ''Shadows of the Dying Sun'' et de ''Heart Like a Grave''.
La campagne de promotion a d'abord montré le versant le plus accessible du disque, et c'est logiquement là qu'il convainc le moins. Markus Vanhala ne s'en cache pas : pour 'Shadowlife', il dit avoir voulu "écrire un tube évident", avant de promettre que les morceaux plus profonds suivraient. Le titre tient sa promesse d'efficacité, avec un Niilo Sevänen impérial et un solo qui accroche, mais il reste un peu sage au regard de ce que le groupe sait faire, et son lyrisme rappelle par moments Evergrey plus qu'Insomnium.
'Gleam in the Black' accélère : synthés scintillants, guitares lancées à pleine vitesse, c'est le morceau qui sonne le plus comme le groupe d'il y a quinze ans. Et clairement on adore. 'Remembrance', méditation sur la perte et le souvenir, dose avec justesse la mélodie et la puissance. Les envolées instrumentales sont magnifiques.
Le disque change de dimension quand il s'autorise à prendre son temps. Avec ses huit minutes, 'The Hour Grows Late' est la pièce la plus ambitieuse : Tomi Joutsen, Tomi Koivusaari et Santeri Kallio, venus d'Amorphis, y prêtent main-forte à une élégie sur le vieillissement et le temps qui file, où des passages écrasants laissent place à des accalmies acoustiques soulignées par des cordes. L'invitation n'a rien d'un gadget, tant les deux formations partagent la même grammaire de la tristesse.
'Arch of the Sky' explore une autre piste, plus progressive : changements de mesure, ruptures de tempo bien dosées et claviers aux couleurs presque rétrofuturistes servent un mythe sâme où des chasseurs célestes poursuivent un cerf dont la capture signerait la fin du monde.
'Pathways of the Night' fait alterner arpèges clairs dissonants et riffs de pure école de Göteborg, et sa cadence plus soutenue en fait l'un des sommets de cet album. 'The Banished' joue le contraste jusqu'au bout : une introduction à la guitare acoustique et au piano, puis une bascule brutale vers le riffing le plus agressif de l'album. C'est sans doute là que l'arrivée de Tomy Laisto se justifie le mieux, trois guitares s'y croisant sans jamais s'encombrer, pendant que Markus Hirvonen cogne avec une vigueur qu'on ne lui avait pas toujours connue ces dernières années.
Reste le versant doom, qui pourrait bien être le cœur secret du disque. 'Ethereal Sleep' avance au ralenti, piano délicat et chant clair d'une intensité rare, dans une atmosphère de rêve hanté et d'isolement. 'Journey's End' referme le tout en descendant encore d'un cran : tempo lourd, passages parlés, grandeur sépulcrale, et ce sentiment doux-amer qui est la vraie signature du groupe. Ce triptyque final vaut à lui seul le détour.
La production, mixée à Fascination Street, donne de l'air à chaque couche : claviers plus présents qu'à l'accoutumée, guitares lisibles, voix de Sevänen passant sans heurt de la gravité solennelle au grognement caverneux. Les parentés avec Katatonia, Amorphis ou Dark Tranquillity affleurent avec toutefois la patte Insomnium.
Au bout du compte, ''Netherworlds'' est un disque de retour aux sources, conçu par un groupe qui sait exactement ce qu'il vaut quand il ralentit. Pour un dixième album, cette capacité à émouvoir encore avec les mêmes outils n'a rien d'anodin, et elle place ce disque parmi les plus réussis d'Insomnium depuis une décennie.