Entretien avec Etienne Sarthou de Deliverance : Une Odyssée Cosmique et Intérieure.
CELINE DEHEDIN Journaliste
Sludge/Black Metal
01/06/2026
44 vues
Le titre de votre nouvel opus fait directement écho au Voyager Golden Record, cette capsule temporelle lancée dans l’espace en 1977. Qu’est-ce qui nourrit votre fascination pour cet artefact et, plus largement, pour cette volonté humaine de laisser une trace indélébile dans l’immensité du vide sidéral ?
Au sein du groupe, Pierre est particulièrement captivé par la dimension à la fois naïve et profondément touchante de cette entreprise : envoyer un message à travers l’espace en proclamant : "Voici le meilleur de l'humanité, voici ce que nous avons accompli". C’est une interpellation vertigineuse lancée aux éventuelles intelligences extraterrestres. Si je me concentre essentiellement sur la composition musicale, Pierre apporte la substance textuelle. La narration de l’album est articulée autour de cet impératif narratif : l’ordre des morceaux suit rigoureusement la progression de ce voyage interstellaire. Nous débutons sous le poids écrasant de la Terre, cette pesanteur dont nous cherchons désespérément à nous extraire pour atteindre les étoiles. S’ensuivent le décollage, l’immersion dans le vide, et enfin l’aboutissement de ce périple.
Si "Neon Chaos" agissait comme le cri d’une âme oppressée par la réalité urbaine, "The Voyager Golden Banquet" semble sonner comme une ascension vers le cosmos. Ce besoin de "quitter le sol" était-il le moteur central de l’écriture après la noirceur étouffante de votre précédent opus ?
C’est une analyse très juste. Nous avions un besoin viscéral de contrebalancer la densité émotionnelle du disque précédent, écrit dans la période claustrophobe du confinement. Cette ambiance opprimante imprégnait littéralement chaque mesure. Nous voulions offrir à ce nouvel album un versant plus lumineux. Bien entendu, notre identité musicale demeure torturée et sombre, mais cette fois-ci, nous avons intégré des moments de clarté, presque de paix. Il s'agit d'une contemplation extatique face à l'immensité de l’espace. Nous avions besoin de regarder vers le ciel, vers cette beauté que notre espèce n'a pas encore totalement corrompue. L’arrivée de notre nouveau batteur a également apporté une sérénité nouvelle, ce qui a largement contribué à apaiser nos tensions créatives.
Dès l’ouverture avec 'Hellisual', on perçoit une volonté d'affranchissement. Longtemps étiquetés Black/Sludge, vous flirtez désormais avec le post-rock, la noise et le psychédélisme. Comment s'est opérée cette mue ? Est-ce une volonté délibérée de briser les étiquettes, ou une évolution organique dictée par les morceaux eux-mêmes ?
Nous avons toujours composé en toute liberté, tout en veillant à préserver l’identité fondamentale de Deliverance. Nous ne nous imposons aucune limite ; notre palette émotionnelle est vaste et nous souhaitons l’exploiter pleinement. Cette évolution me semble tout à fait naturelle : il ne s'agit pas d'un rejet conscient des étiquettes, mais plutôt d'une expansion fluide de notre langage musical.
En tant que guitariste, mais aussi ancien batteur, comment as-tu travaillé l'espace et la production pour sculpter ce "paysage cinématographique" si prégnant sur l'album ?
Cette démarche m'est devenue très naturelle. En tant que producteur, j'ai eu la chance de collaborer avec des artistes très variés, ce qui a nourri mon approche du son. Avec Deliverance, cet espace sonore se crée de façon intuitive. Notre identité sonore est aujourd’hui bien établie, ce qui en facilite la mise en valeur. Pour ce qui est de la dimension cinématographique, le processus exige environ trois semaines de travail en étroite collaboration avec Pierre. Il possède un parc matériel impressionnant — synthétiseurs vintage, systèmes modulaires — et nous consacrons énormément de temps à sculpter le grain sonore qui épousera parfaitement la mélodie.
L’album traverse des phases d’une grande intensité, comme sur ˋHeadspace Collapse ´ ou ˋChasing The Dragon’, mais s’ouvre aussi à une quête de paix inédite, notamment avec ˋ Turn On, Tune In, Drop Out'. Ce périple dans le vide spatial est-il, en fin de compte, une métaphore d’un voyage intérieur vers la lumière ?
Complètement. Ces titres constituent le cœur battant du voyage interstellaire que nous proposons. Ce sont des compositions très psychédéliques, où l’exploration spatiale rejoint inévitablement la quête de transcendance intérieure.
Vous explorez la dualité avec ˋAs Above, So Below’. Comment gérez-vous cet équilibre fragile entre la fureur purement metal et ce besoin de clarté et d'élévation ?
Cet équilibre s’est imposé naturellement. Je suppose que c’était un besoin vital de ne pas stagner dans la négativité. Il s’agissait de trouver une forme d’apaisement. Il ne faut pas se mentir : le tumulte intérieur demeure, nous restons des âmes tourmentées, mais la recherche de cette paix était une étape nécessaire.
L'album s’achève sur le diptyque magistral ` The Banquet (Part 1 & 2)´. Pourquoi avoir choisi de clore cette odyssée de 43 minutes par ce double morceau ? Qu'est-ce qui se joue pour vous à la fin de ce banquet ?
Ce diptyque résume l'essence même de l'album. Bien que les deux parties puissent être écoutées séparément, elles forment un tout cohérent. La seconde partie reprend le thème du couplet de la première, tout en le réinterprétant de manière radicalement différente, ce qui ne saute pas nécessairement aux oreilles à la première écoute. Ce sont les mêmes accords, mais abordés sous un angle nouveau. L’album se clôt ainsi sur une note songeuse et ouverte.
On ne sort pas indemne d’une telle écoute. Comment appréhendez-vous la transposition de cette œuvre "totale" et ultra-atmosphérique sur scène ?
La transposition live représente un défi. Nous avons intégré des synthétiseurs sur bandes pour pallier l'impossibilité, pour Pierre, de jouer toutes les parties simultanément. La difficulté majeure reste l'ordre des morceaux : pour des raisons techniques liées aux accordages, nous ne pouvons que rarement respecter le tracklisting de l'album. Nous privilégions une dynamique de set rapide, où les morceaux s’enchaînent sans rupture, afin de préserver l'intensité de l'expérience.
En signant chez Les Acteurs de l’Ombre, un label à l’esthétique forte, avez-vous le sentiment d’avoir trouvé l’écrin idéal pour cette quête de lumière ?
Nous entretenons d'excellentes relations avec eux. Même si nous avons conscience de détoner quelque peu au sein de leur catalogue, cette singularité est une force. Ils sont à notre écoute, et c’est une collaboration particulièrement stimulante et agréable.