Dans l’épisode précédent, nos héros ukrainiens de STONED JESUS avaient successivement affronté une pandémie puis une invasion russe avant de sortir « Father Light ». Cet album avait, malgré les difficultés précédemment citées, marqué l’année 2023 avec leur Stoner fortement teinté de Doom n’hésitant pas à ponctuellement prendre les chemins de traverses.
Le fait est que les six titres de l’opus étaient en fait le résultat des sessions d’enregistrement d’un album qui aurait dû en compter douze. Le pépère Vlad décida malheureusement de sortir ses troupes de la Sainte Russie et venir perturber le plan d’origine. Et, au moment où il vint titiller les berges du Dniepr, Igor Sydorenko et ses complices de l’époque (nous y reviendrons) avaient fini d’enregistrer/mixer/masteriser la moitié des pistes, et trois autres étaient en cours de finalisation. Restaient trois morceaux qui n’avaient pu être ne serait-ce que mis en boîte.
Une fois déménagé en Europe (sous-entendu « de l’Ouest » ? Allez savoir…), l’ami Igor prend un tantinet de recul et ré-examine les six bandes pas encore publiées. Pas satisfait du boulot effectué, il décide de reprendre tout depuis zéro, et interdit à la cantonnade de pouvoir découvrir un jour ce qui devait être « Mother Dark », soit le penchant sombre de « Father Light ». Il en profite pour renouveler le personnel de son groupe, en recrutant une nouvelle section rythmique (soit deux-tiers de l’effectif, notez bien), n’étant pas (plus ?) satisfait de la dynamique de ses anciens collègues.
C’est donc acoquiné au bassiste-chanteur Andrew Devin, et à l’un de ses anciens camarades compatriotes batteur Yurii Ciel, qu’il s’attèle à l’écriture d’un nouvel opus.
Tout ceci nous conduit à un sacré bouleversement en termes de résultat. Car là où « Father Light » se montrait sombre et introspectif -sur le plan musical s’entend – « Songs to Sun » change complètement la donne. Exit les riffs dépressifs, la production un tantinet rèche et minimale, et bonjour les constructions franchement progressives et la mise en son pharaonique.
Dès l’entame « New Dawn » (titre fort-à-propos), l’on traverse des paysages clairement ambient teintés de rock prog, au son ample et profond, plus mélancolique et lumineux. Il y a dans l’écriture un je-ne-sais-quoi de hippie-flower power, contemplatif et léger, qui vous happe et vous emmène d’office. Les riffs qui suivent sont puissants et majestueux, et l’on tutoie par moment Mastodon dans ce qu’il a de plus sophistiqué (« Low », cas d’école, qui déclenchera pléthore de circle pits en concert). Le stoner psychédélique façon Elder s’invite également en pointillé, par l’utilisation de décalages rythmiques délicieusement piégeux dans certains ponts.
L’orientation est définitivement progressive, et l’on croise d’ailleurs parfois l’ombre de maîtres de la trempe d’un Marillion (le magnifique « Lost in the Rain », dont certains passages en arpèges noyés de Leslie et le solo incandescent évoquent furieusement le jeu lyrique et tout en finesse de Steve Rothery).
« Low » - encore - voit même le groupe arpenter subrepticement les contrées du post-black, avec sa batterie tout en blast beats et ses hurlements.
Enfin, « See you on the road” sonne comme du Audioslave/Rage Against the Machine qu’on aurait dopé à la fuzz. On se surprend à jumper en levant le poing de la révolution.
Au final, c’est bien un radical changement de direction que nous proposent ici Igor Sydorenko et ses nouveaux collègues. Là où « Father Light » se voulait lourd, sombre et collant, et nécessitait un effort de persévérance pour en apprécier la sève, « Songs to Sun » s’avère en contraste plus lumineux, direct et accessible, sans sacrifier pour autant au simplisme. L’album convainc d’emblée, à tel point que l’on ne résiste pas à l’envie de reprendre un tour sitôt l’écoute terminée. Il risque donc par voie de conséquence de décevoir ceux que le précédent opus avait séduit, car trop différent. Pour sa part, votre serviteur est convaincu de la pertinence de la démarche.
Il est un adage bien connu, qui dit que face à un choix, on sait souvent ce qu’on perd, pas trop ce qu’on gagne. Avec « Songs to Sun », ce serait plutôt l’inverse…