Dix-huit ans à la même adresse, et puis un carton de déménagement. Depuis ''Tightly Unwound'' en 2008, tous les disques de The Pineapple Thief portaient le logo Kscope ; ''Far and Wide'', le nouvel album studio, sort le 9 octobre chez InsideOut Music. Le line-up, lui, n'a pas changé d'un nom : Bruce Soord au chant et à la guitare, Jon Sykes à la basse, Steve Kitch aux claviers et Gavin Harrison derrière les fûts, dont c'est la dixième année dans le groupe. Et c'est ce point qui fait dire à Bruce que The Pineapple Thief est un groupe de rock à part entière......et ça se sent à l'écoute de ce nouvel album.
Après un ''It Leads To This'' (2024) qui avait porté les Anglais plus haut qu'ils ne l'avaient jamais été, on pouvait craindre la redite confortable. Soord a préféré s'imposer des interdits : "Nous nous sommes rendu compte qu'on n'a pas besoin de plus de deux parties de guitare à la fois", explique-t-il, résumant une méthode de dégraissage appliquée à l'ensemble du disque.
Le résultat s'entend dès 'New World Order', dont les tonalités sombres reposent sur une batterie ciselée et une basse placée très en avant, sans la moindre couche superflue. 'Hold The Ashes' pousse le curseur plus loin : ligne de basse pulsante, guitares hypnotiques, arrangements nettement plus retors, et surtout une belle leçon de rapport de force, puisque la puissance y naît de la texture et des dynamiques plutôt que du volume. C'est là que l'album gagne son pari : il durcit le trait sans jamais recourir au mur de guitares.
'God Knows' fait ensuite figure de charnière, trois minutes vingt bâties sur le riff le plus épais du lot et un lit de claviers brumeux, avec un texte que Soord assume comme autobiographique, affaire de regrets et de fantômes qui remontent.
La face plus tendre du disque tient debout tout autant. 'Still Living' ralentit franchement, voix et piano au centre, guitares réduites à une brume de fond, dans une écriture mélodique d'inspiration presque sixties. 'This Empty Space' joue au chat et à la souris, faussement badin, l'ombre s'accumulant sur les bords, avec un solo tenu qui ne cherche jamais la démonstration. 'Who Wants It' laisse même affleurer un instinct pop que le groupe camoufle d'habitude, avant de bifurquer sans prévenir. Là encore la retenue paie : rien n'est étiré, rien ne traîne.
Les plus beaux moments viennent pourtant des morceaux qui prennent leur temps. 'Scattering Like Flies' monte par paliers jusqu'à son milieu, dans un climat de désolation douce qui se transforme sans jamais annoncer la manœuvre. 'Through The Noise' patiente trois minutes et demie avant de libérer une guitare qui lorgne franchement du côté de David Gilmour et 'No Exceptions' clôt l'affaire en sept minutes qui commencent presque a cappella, laissent la batterie s'installer, puis lâchent à la cinquième minute un solo autrement plus mordant avant de redescendre vers un dernier souffle apaisé. Harrison est la colonne vertébrale de tout cela, jamais bavard, toujours en train de déplacer légèrement le sol sous les chansons. Le mixage y est aussi pour beaucoup : chaque instrument reste lisible, la voix ne surplombe rien, et les silences comptent autant que les attaques.
Ce qui frappe, à la longue, c'est l'aisance. Là où tant de groupes confondent intensité et saturation, The Pineapple Thief obtient plus avec moins : deux guitares suffisent, la basse porte le poids, les claviers éclairent sans jamais éblouir, et la tension monte d'elle-même jusqu'à devenir presque physique. Gavin Harrison y est pour beaucoup, dix ans après son arrivée : il ne joue jamais un coup de trop, déplace le sol sous les chansons et transforme un refrain en événement d'un simple changement d'appui. Ajoutez un mixage d'une clarté exemplaire, où chaque instrument respire et où les silences comptent autant que les attaques, et vous tenez un disque que l'on écoute le souffle court, à l'affût du détail suivant.
'Far and Wide'' est le sommet de cette deuxième vie entamée il y a dix ans : jamais l'écriture de Bruce Soord n'avait été aussi sûre, jamais ses mélodies n'avaient serré le cœur avec une telle économie de moyens. De la montée irrésistible de 'Scattering Like Flies' à la guitare de 'Through The Noise', jusqu'aux sept minutes bouleversantes de 'No Exceptions', l'album se tient d'un seul bloc, sans la moindre baisse de régime, et gagne à chaque écoute. C'est un très grand album, l'un des plus beaux de cet automne, et sans doute de ceux qu'on réécoutera encore dans dix ans. À découvrir d'un bout à l'autre, de préférence tard, et sans rien faire d'autre.uter d'un bout à l'autre, de préférence tard, et sans rien faire d'autre.