Quand Steve Lukather parle de Bobby Kimball, il ne parle pas seulement d’un ancien chanteur de Toto. Il parle d’un frère de route. Et surtout d’un homme qui, aujourd’hui, ne sait parfois plus qui il est. L’information, révélée récemment, a glacé les fans : Bobby Kimball, voix emblématique de Hold the Line, souffre de démence. Lukather, guitariste légendaire et l’un des derniers piliers originels du groupe, s’est dit profondément inquiet de son état. Une déclaration sobre, mais lourde de sens, car elle dit tout ce que le rock cache mal : le temps finit toujours par gagner.
Derrière l’image d’un groupe longtemps perçu comme propre sur lui, trop propre diront certains, Toto a pourtant traversé les mêmes zones d’ombre que ses contemporains. Les tournées interminables, l’alcool comme carburant, la cocaïne comme raccourci. Les années 80 n’ont fait de cadeaux à personne, surtout pas aux musiciens sommés d’être performants, inspirés et infatigables. Steve Lukather n’a jamais vraiment mythifié cette période. Il en parle comme on parle d’une guerre passée : sans fierté, sans honte non plus. Juste avec lucidité. Car Toto a payé cher.
Le premier coup fatal est tombé en 1992 avec la mort brutale de Jeff Porcaro, batteur prodige, grooveur de génie, à seulement 38 ans. Un décès qui a laissé le groupe orphelin de son cœur rythmique et, pour beaucoup, de son âme. Puis en 2015, Mike Porcaro, bassiste discret mais essentiel, s’éteignait à son tour après une longue lutte contre la SLA. Deux frères. Deux piliers. Deux absences irréparables. Ces disparitions ont profondément transformé Toto. Le groupe a continué, certes. Les tournées aussi. Les salles pleines. Mais plus rien n’était tout à fait pareil. Ce qui ressemblait à une machine parfaitement huilée s’est fissuré, laissant apparaître ce que le rock refuse souvent d’admettre : la fragilité de ceux qui l’ont porté.
Aujourd’hui, la maladie de Bobby Kimball s’inscrit dans cette continuité tragique. Non pas comme un scandale, ni comme une chute spectaculaire, mais comme une lente érosion. Une mémoire qui flanche. Une identité qui se brouille. Et cette question, terrible, que Lukather semble poser à demi-mot « Que reste-t-il quand la voix s’éteint à l’intérieur ? ».
Pendant ce temps, Toto continue d’exister. De jouer. De tourner. Parce que le rock fonctionne ainsi : il avance, même quand certains restent derrière. Même quand les héros deviennent des souvenirs vivants. Il y a quelque chose de profondément rock’n’roll dans cette histoire, mais rien de glorieux. Juste une vérité nue : les légendes vieillissent, tombent malades, disparaissent, pendant que leurs chansons continuent de passer à la radio, intactes, presque indécentes de vitalité. Aujourd’hui, Steve Lukather, David Paich et Joseph Williams vivent toujours sous le soleil de Los Angeles. La même lumière californienne qui a vu naître leurs plus grands succès, leurs excès, leurs deuils. Une ville où les chansons restent éternelles, même quand ceux qui les ont écrites apprennent à vieillir.