Pour son premier album, Kabbel fait danser ses angoisses entre pop sombre et déflagrations indus, porté par une voix qui emporte tout et des refrains francs
Dans le clip de 'Fiction Clouds', Gregory Hoepffner se retrouve nez à nez avec une version plus jeune de lui-même, dans un décor d'hôpital psychiatrique noyé de bleu. L'image colle assez bien à ce premier album. Le Français installé à Göteborg, vingt ans de métier derrière lui et plusieurs autres projets en parallèle, dit y avoir cherché la fièvre de ses premières chansons, écrites à quinze ou seize ans, avec le savoir-faire acquis depuis.
Cinq ans après l'EP ''End of Norms'', ''When The War Is Over'' laisse de côté une bonne part de l'expérimentation au profit de refrains francs et d'une pop sombre qu'il a composée, jouée, chantée et produite seul, et que publie Music of the Void, le label de Perturbator. Une tournée européenne passera par Paris le 11 novembre.
Le disque séduit d'abord par ce qu'il met en mouvement. 'The Blaming Game' ouvre la marche en trois minutes de pulsations new wave qui s'assombrissent à mesure qu'elles avancent, comme une piste de danse sur laquelle l'orage menace. 'Fiction Clouds' pousse le paradoxe plus loin : sous ses néons années 80 et ses boucles entêtantes, le morceau parle de la paranoïa qui s'installe lorsqu'on redoute sans cesse le rejet ou la discrimination. Le contraste fonctionne parce que Kabbel ne le souligne jamais, et le refrain reste en tête bien après que le sujet a rattrapé l'auditeur.
'R Chrome' joue une carte plus théâtrale : des salves indus, une histoire de mensonges et de trahison, un chant qui passe du murmure charnel à une montée en puissance qui frôle l'emphase sans s'y perdre.
C'est quand il cogne que l'album atteint ses sommets. 'Elephant' en est la démonstration la plus éclatante : le titre démarre dans un sillage proche de Depeche Mode avant de virer à la menace pure, en assumant son hommage au nu métal du début des années 2000, couplets contenus et refrains saturés à l'appui. Le propos, une relation qui s'empoisonne et le malaise de se reconnaître dans celui qui vous fait du mal, donne à cette décharge une vraie profondeur.
'You Don't Matter' prolonge l'assaut avec son esprit dancefloor et sa masse sonore, et transforme une rupture en défouloir nerveux. Entre les deux registres, 'Reward' installe un climat crépusculaire et cinématographique : ce duo avec Perturbator revient sur les jeunes années de Hoepffner dans les tournées hardcore DIY, pour conclure que la poursuite d'un rêve vaut souvent mieux que le rêve lui-même. Le son est massif d'un bout à l'autre de ces titres, et c'est là que le disque justifie le mieux son étiquette indus.
La réussite tient pourtant autant à ses moments de repli. Porté par la voix d'Imer6ia, 'Afterlife' flotte dans une brume fragile qui offre un vrai contrepoint à ce qui précède. 'No More XTC', déjà présent sur l'EP, revient ici plus apaisé, hanté par une nappe spectrale, avec au cœur le renoncement à des habitudes destructrices.
Dans tous ces registres, le chant reste le grand atout de l'album : reconnaissable dès la première phrase, capable de caresser comme de hurler sans perdre le fil mélodique, il empêche cette musique de se réfugier dans la froideur de ses machines.
L'ombre de Depeche Mode revient souvent. Le morceau-titre referme le tout sans clairon ni défilé, sur une note douce-amère où perce un peu d'espoir. Hoepffner explique que ce titre vise autant le monde actuel que ses conflits intérieurs : "Vivre en état de guerre permanent prend toute ton énergie et réduit ta vie à ce combat."
En trente-cinq minutes sans gras, ce thème donne au disque sa cohérence, bien plus qu'une recette sonore unique. La guerre du titre n'est donc pas finie, et Kabbel ne fait pas semblant de croire le contraire. Il en tire un disque de survivant, dansant et meurtri, qui prouve qu'on peut soigner ses refrains sans rien édulcorer de ce qu'ils racontent.
''When The War Is Over'' frappe fort et installe Gregory Hoepffner parmi les voix à suivre de la scène indus et synthétique.