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Watching The Tide

CARMZIOFA
Rédacteur en Chef

Steve Cropper & The Midnight Hour

Posthume sans jamais être funèbre, ce second disque de Steve Cropper renoue avec le groove de Memphis !
12 titres
Soul Rock
Durée : 42 minutes
Sorti le 28/08/2026
13 vues
Un mois avant sa mort, attablé devant un repas indien avec Jon Tiven, Steve Cropper a fait un sort au poulet tandoori. Le producteur en a tiré le nom d'un instrumental, et le guitariste, en découvrant ce titre, l'a aussitôt désigné comme son favori. L'anecdote résume bien l'humeur de ''Watching The Tide'', enregistré au RCA Studio C de Nashville et mixé une dizaine de jours avant la disparition de Cropper, le 3 décembre 2025, à 84 ans. Porté par l'accueil de ''Friendlytown'', premier album de The Midnight Hour et nommé aux Grammy Awards, il tenait à remettre le couvert avec la même équipe : Roger C. Reale au chant, Nioshi Jackson à la batterie, Eddie Gore aux claviers, Tiven à l'écriture et à la production, plus la voix d'Ana Grosh en renfort.

'Tandoori Chicken' ouvre et referme donc le disque. Cet instrumental funky, cuivres compris, renvoie directement au son de Booker T. & The M.G.'s avec un clin d'oeil appuyé à 'Green Onions', et la touche de sitar ajoutée par Tiven lui donne un léger pas de côté. La reprise finale, 'Tandoori Chicken Part 2', tient plus de la coda que du vrai morceau, mais elle boucle la boucle avec élégance. Entre les deux, la guitare de Cropper fait ce qu'elle a toujours fait : ne jamais se mettre en vitrine. Des accords posés au bon endroit, de petites broderies, des solos brefs, et c'est justement cette économie qui fait respirer l'album.

La veine Stax est la plus réjouissante. 'Blood From A Stone', où Tiven prend la guitare solo, a tout d'une session de Memphis retrouvée au fond d'un tiroir, avec ses cuivres claquants et un groove qui se moque des décennies. 'It's Gonna Get Worse' pousse plus loin vers le funk, sur un piano obstiné ponctué de coups de cuivres, avec un humour noir qui tombe à pic par les temps qui courent. 'Tipoff To The Ripoff' avance à pas de loup sur un shuffle nonchalant, presque inquiétant, et son propos social grinçant s'accroche durablement à la mémoire.

Les invités, argument de vente évident, s'intègrent sans jouer les stars, mais avec des fortunes diverses. 'Ticket First', né d'une blague de Cropper sur une lampe magique, est un blues sudiste détendu au groove insistant, où Eric Clapton converse courtoisement avec son hôte. C'est bien joué, mais un peu trop sage pour un single porté par un tel nom.

Ronnie Wood fait mieux sur 'Until Now' : sa slide râpeuse donne de la poussière au morceau, que Tiven décrit comme "une chanson sur des accords de blues qui s'échappe du genre", et Reale y signe une de ses prestations les plus solides.

Le sommet reste 'My Angels Are Calling'. Ouverte sur le bruit des vagues, cette ballade soul aux allures d'hymne est chantée par Brian May, auteur des paroles, qui se glisse dans la peau de Cropper faisant le bilan de sa route et imaginant le paradis comme un retour sur le quai de 'The Dock Of The Bay'. Billy Gibbons la conclut par un solo somptueux, et l'émotion passe. Clairement, un grand moment !

La seconde moitié penche davantage vers le rock'n'roll de juke-box. 'Down & Out' repose sur un riff classique aux racines memphisiennes et un solo délicieusement retenu, dans une lumière de fin de soirée. 'House Of Cards', boogie difficile à ignorer, parvient à rendre enthousiasmante une chanson à message, tandis que 'Stand Right Here', où Gibbons revient aux côtés d'Ana Grosh, file comme une virée à la Blues Brothers, clin d'oeil savoureux pour un homme qui fut de l'aventure. Grosh est la bonne surprise du disque : sur l'enlevé 'Here & Gone', son timbre doux répond idéalement à la voix plus rugueuse de Reale.

La production mérite des éloges : chaque instrument a de l'air et les cuivres sonnent organiques. Face à ''Friendlytown'', plus bluesy, plus contemplatif et très marqué par la présence de Gibbons, ''Watching The Tide'' se tourne franchement vers la soul et le funk de Memphis, multiplie les voix et gagne en variété ce qu'il perd parfois en surprise.

Sur la pochette, un homme assis sous un parasol regarde la mer monter. Il n'y a ni testament solennel ni hommage cousu de fil blanc dans ces quarante et une minutes, simplement un musicien qui jouait encore pour le plaisir et savait mettre les autres en lumière. ''Watching The Tide'' est un chapitre posthume, une sortie chaleureuse, digne et souvent jubilatoire. Le Colonel quitte la plage en souriant.