« The Insulated World », un album qui donne parfois l'impression d'assister au spectacle mégalomaniaque d'un marionnettiste divin mais les musiciens de Dir En Grey n'ont-ils pas le talent et le génie suffisants pour se prétendre démiurges ?
Dir En Grey est un groupe incontournable de la scène japonaise, et ce dès la naissance de la formation, en 1997. Au-delà des aprioris qui peuvent circuler sur le Metal japonais, le quintet a su construire et imposer un univers incroyablement riche et unique dans le sillage de son charismatique chanteur au travers de leurs dix albums. « The Insulated World » est le dernier d'entre eux, succédant à « Arche », paru en 2014.
Il en faut pas attendre très longtemps pour retrouver la tension propre à l'univers dérangé et si riche de Dir En Grey pusique ‘Keibetsu to Hajimari' nous emporte avec une rythmique effrénée, des screams tantôt mécaniques, tantôt bestiaux, et des riffs puissants mais qui restent plutôt simples. Kyo mobilise tout ce qu'il a appris depuis 1997 et peut être plus particulièrement les multiples techniques de chant qu'on retrouve sur les albums de Sukekiyo, son projet parallèle. Shinya s'en donne à coeur joie sur la rythmique qui ouvre ‘Devote My Life' alors que les guitares se font dissonantes et suraiguës, instaurant un sentiment de malaise croissant. Une ligne de basse bien sentie apporte une touche de groove qui pourrait presque toucher au Doom. Ces deux aspects opposés de la chanson se répondent plus qu'ils ne se mêlent mais se complètent indubitablement pour un titre contrasté et expérimental. Si l'introduction de ‘Ningen Wo Kaburu' semble nous orienter vers quelque chose de plus contemplatif, la rythmique chaloupée qui arrive ensuite à nos oreilles, portée par Toshiya, nous confirme que le groupe ne cesse d'ouvrir de nouvelles portes et s'essaie à tout avec une maîtrise qui frôle la perfection grâce à une technique impeccable et un engagement émotionnel intense. Les nostalgiques des débuts du groupe japonais ne vont sans doute pas trouver leur bonheur avec « The Insulated World », et quel dommage pour eux quand on voit toute l'énergie et l'intelligence que le groupe met dans cet album, à l'image de la surprenante ‘Celebrate Empty Howls'.
Le groupe nous renvoie ensuite en 2016 avec ‘Utafumi', sorti sous forme de single à l'époque, et toujours aussi puissant aujourd'hui et qui ravira sans doute les amateurs des sons plus old school de Dir En Grey. Sans transition, ‘Rubbish Heap' nous plonge dans quelque chose de bien plus chaotique, moderne et étrange avec des superpositions de voix et des guitares placées au premier plan, ce qui semble enfin permettre à Die et Kaoru de s'affirmer dans un morceau marqué par la folie du frontman du groupe mais aussi par des breaks d'une puissance et d'une beauté rare. Les musiciens ne laissent rien au hasard, conservant un contrôle absolu sur chaque seconde du titre qui a été longuement pensé et soigné. ‘Aka' permet de ralentir un peu la cadence et de profiter des merveilleux talents mélodiques des guitaristes du groupe alors que Shinya nous propose une batterie douce et légère. Le côté minimaliste de la chanson permet à la basse d'apporter de la profondeur et du relief à la composition, majestueuse et magnétique. Décidément, ‘Values of Madness' est un titre incroyablement bien nommé pour peu qu'on se laisse porter par cette création totalement expérimentale et explosive ! Dir En Grey redéfinit ses frontières musicales au risque de perdre ses fans de la première heure mais sans jamais trahir son âme. Le groupe se libère de toute contrainte, peu importe ce qu'en diront les mauvaises langues.
Assez étrangement, ‘Downfall' ferait presque figure à côté des titres monstrueux et monumentaux que le groupe nous a servi jusqu'à maintenant. La constante de l'album, à savoir une rythmique groove et sensuelle, bien que démente, y est toujours présente, adoucissant l'acidité des lignes de guitares et des envolées vocales de Kyo qui nous emportent toujours plus loin dans les tréfonds de son univers et plus haut dans les sphères de son génie. L'autre élément qui marque de très nombreuses chansons de cet album est un usage très appuyé d'éléments électro qui habillent, en l'occurrence, ‘Followers', plus apaisée et finalement très proche de ce le chanteur du groupe a l'habitude de proposer avec Sukekiyo, en y ajoutant la fougue de Dir En Grey. Alors que ‘Keigaku No Yoku' semble s'ouvrir sous les auspices du Post-Black expérimental, le groupe ne tarde pas à nous rappeler qu'ils sont uniques et que leurs créations doivent comporter leur lot de folie et de malaise, que ce soit à travers une rythmique lancinante ou des guitares démoniaques ; et que dire du chant ? Alors que nous n'avons pas vu le temps passer à l'écoute de ce merveilleux album, Dir En Grey nous propose de déployer plus longuement l'esprit de « The Insulated World » avec les sept minutes de ‘Zetsuentai'. Et on finit avec l'étrange ‘Ranunculus', dévoilé en clip il y a peu.
« The Insulated World » est un album qui permet à Dir En Grey d'encore approfondir le virage musical entamé il y a quelques années avec des morceaux plus sensibles et mélodiquement travaillés de façon incroyable. Chaque élément a été pesé avec minutie, donnant parfois l'impression d'assister au spectacle mégalomaniaque d'un marionnettiste divin mais les musiciens de Dir En Grey n'ont-ils pas le talent et le génie suffisants pour se prétendre démiurges ?