Neuf ans. La date du dernier album de Triggerfinger, ‘’By Absence Of The Sun’’ (2017), avait fini par ressembler à une parenthèse qui ne se refermerait peut-être jamais. Le groupe belge avait tourné, s'était retrouvé, avait célébré ses 25 ans de carrière en 2025 avec une tournée européenne de 25 dates sold out. Puis est arrivée la nouvelle la plus difficile : le décès de Monsieur Paul, leur bassiste charismatique, pilier du groupe depuis les origines.
‘’Tarmac’’ est donc bien plus qu'un sixième album — c'est le premier disque d'une ère nouvelle, enregistré à deux, Ruben Block et Mario Goossens, avec pour troisième homme sur scène le guitariste Geoffrey Burton. Et pour les accompagner en studio, une pointure inattendue : le producteur américain Mitchell Froom, dont le CV impressionnant (Suzanne Vega, Crowded House, Rufus Wainwright) dit tout sur son goût pour les univers sonores qui débordent les frontières des genres.
Le résultat, onze titres en trente-trois minutes, est à la fois fidèle et déroutant. Fidèle parce que l'ADN Triggerfinger, ce groove tendu, ces guitares qui crépitent, cette énergie de groupe de scène, est intact. Déroutant parce que Froom les a poussés à sortir de leur zone de confort, à composer sans idée préconçue du résultat. Et ça s'entend.
‘Everybody's Looking’ ouvre le disque comme une porte claquée : efficace, nerveux, Block au chant avec ce timbre entre Tom Waits et Jack White qui n'appartient qu'à lui. Par instant, ce titre me rappelle David Bowie, période ‘’Outside’’. ‘Stars’, premier single sorti dès 2025, est l'une des pièces les plus immédiates du lot : rythmique à la Stranglers, mélodie directe, refrain qu'on retient dès la première écoute. Bref ! Un tube assuré ! ‘Until The Scandal Breaks’ développe un mid-tempo Mansonien (Marilyn) plus sombre et cinématographique, tandis que ‘Come Clean’ surprend par sa légèreté acoustique, relative, presque dansante, qui rappelle que Froom vient du côté pop de la musique.
‘On My Back’ est le morceau le plus long (3:58) et le plus ambitieux dans sa construction, avec cette montée progressive qui rappelle les meilleures pages de leur catalogue. ‘Through The Beam’, troisième single, frappe avec une précision chirurgicale : guitares coupantes, synthé basse pulsé, batterie au millimètre, Block qui chante avec une retenue habitée. La critique l'a immédiatement comparé à leur période la plus inspirée.
‘No Trouble’ et ‘The Why’ jouent sur la concision (moins de 3 minutes chacun), Le très hypnotique ‘Geronimo’ retrouve la brutalité presque punk de leurs débuts, Efficace ! ‘Ring It’ (et sa rythmique tendue) et ‘Shine And Shimmer’ avec ses notes qui créent une sensation d’instabilité et de tension, ferment le disque avec une dernière tension bien maîtrisée.
‘’Tarmac’’ est un album de survie. Pas de survie au sens dramatique, mais au sens le plus littéral : Triggerfinger a survécu à neuf ans d'absence, à la perte d'un membre fondateur, et en est sorti avec quelque chose de neuf et d'honnête. L'ombre de Monsieur Paul plane forcément — et ce disque, à sa façon, lui rend hommage en refusant de stagner.