Se frotter à Crippled Black Phoenix sans y être préparé, n’est pas chose aisée. Avec ce présent « Sceaduhelm », le collectif mené par Justin Greaves pousse encore plus loin sa logique mouvante. Dès les premières minutes, on comprend que l’écoute ne sera pas passive. Entre post-rock, rock progressif et nappes sombres héritées d’un metal désossé, cet effort s’impose comme une expérience auditive. C’est une plongée, lente et dense, dans un crépuscule sonore où les repères se brouillent.
En variant les ambiances, l’album ne cherche jamais l’impact immédiat, préférant installer des climats étirés, presque suffocants. Les morceaux respirent, montent, redescendent, au profit d’une tension continue. Certains titres fonctionnent ainsi comme des mantras, répétitifs et pourtant envoûtants ('Things Start Falling Apart', 'The Void', 'Tired To The Bone'). Le groupe impose un rythme interne, presque organique, qui finit par happer l’auditeur dans une dérive hypnotique.
Bien que les textes parlent de sujets qui ne donnent franchement pas envie de se marrer (deuil, burn-out, violence institutionnelle, relations abîmées, …), le partage des vocaux (à trois vocalistes) apportent beaucoup de nuances et de complémentarité. Alors que Belinda Kordic amène une fragilité presque fantomatique ('Ravenettes', 'Hollows End', 'Dropout') et que Justin Storms se veut plus mélancolique ('Colder And Colder'), Ryan Patterson mêle parties chaleureuses et instants plus graves.
Long (plus de soixante-six minutes de musique), le skeud peut sembler étouffant voire malaisant pour un non-initié des œuvres du phénix noir estropié. Les pourtant nombreuses variations semblent parfois ramenées à une seule et même matrice post-rock, comme si chaque détour finissait inévitablement par nous faire revenir au même point de départ. Cela étant, on se laisse embarquer dans ces méandres exigeants d’attention. Une presque inattendue chaleur sudiste ('No Epitaph / The Precipice') côtoie un condensé d’émotions multiples ('Under The Eye') et une incursion en territoire plus « agressif » ('Beautiful Destroyer').
Aussi habité qu’austère (d’aucuns diront macabre), « Sceaduhelm » ne cherche pas à séduire, ni à rassurer. Il documente l’épuisement, la tension, les fractures intimes et collectives dans un même souffle, au risque de nous perdre sur la durée. Pourtant, c’est précisément cette intransigeance qui en fait l’intérêt. En refusant les compromis, Crippled Black Phoenix signe une œuvre dense et profondément sincère. Ce disque ne s’écoute pas : il se traverse, parfois difficilement, mais rarement sans laisser de traces.