À l'heure où la musique se consomme par bribes, au gré des playlists et des singles jetables qui apparaissent et disparaissent au rythme des algorithmes, Ellside fait un pari à contre-courant : celui du temps long. Le groupe parisien, formé en 2012 autour du duo fondateur Shake (guitare) et Pierre (chant, guitare rythmique), avant d'accueillir Matt à la basse en 2018, puis Nico à la batterie et tout récemment Greg aux chœurs et à la guitare rythmique, a mis des années à façonner ce premier album. Le résultat, ''Run Away'', n'est pas un simple disque : c'est un feuilleton musical pensé pour se déployer sur une année entière, douze titres répartis en six chapitres de deux chansons chacun, dévoilés au compte-gouttes plutôt que jetés en pâture d'un seul coup. Une démarche presque anachronique, qui assume pleinement son ambition narrative à une époque où peu de groupes osent encore raconter une histoire complète plutôt qu'une succession de singles isolés.
Pour donner corps à ce projet, Ellside s'est offert les services de Fred Duquesne à la réalisation, un nom qui ne trompe pas dans le paysage du rock et metal hexagonal puisqu'on le retrouve au générique de Mass Hysteria, Ultra Vomit ou Tagada Jones. Une garantie de savoir-faire technique pour porter une ambition qui, sur le papier, pouvait sembler casse-cou : raconter, sur la durée, le parcours intérieur d'un personnage baptisé Light, dont la quête introspective et viscérale emprunte largement à l'univers de Dante. Musicalement, le groupe navigue avec aisance entre punk californien et heavy metal, entre l'énergie d'un Offspring ou d'un Sum 41 et la puissance d'un Metallica, en sachant précisément quand activer l'un ou l'autre registre selon ce que l'histoire exige.
Tout commence avec 'Without a Word', premier single dévoilé dès l'été 2025 pour ouvrir le bal. Le morceau plante le décor d'entrée : Light vient d'être abandonné brutalement par l'être aimé, sans la moindre explication, et c'est tout le vide laissé par cette rupture que la chanson tente de retranscrire, à travers un texte répétitif qui tourne autour de l'incompréhension et de la douleur silencieuse. Musicalement, le titre illustre parfaitement la dualité revendiquée par le groupe : la tension grimpe crescendo jusqu'à un solo de guitare qui vient libérer toute la frustration accumulée, dans une conclusion aussi dramatique que cathartique. C'est l'inappétence, première des quatre grandes étapes traversées par Light, qui s'installe ici dans toute sa noirceur.
Le groupe ménage ensuite une respiration avec 'Take a Look After Me', seule véritable ballade de l'album et probablement son moment le plus fragile, où Light formule un appel à l'aide désespéré, presque pudique dans sa simplicité. Mais cette accalmie ne dure jamais bien longtemps : le reste du disque maintient une tension haletante, refusant tout répit à son personnage comme à son auditeur, jusqu'à ce que la Mort elle-même s'invite dans le récit. C'est 'Reaper', sorti en single en avril 2026, qui matérialise cette confrontation directe : le titre, plus sombre et plus heavy que tout ce qui précède, met en scène l'affrontement frontal entre Light et la faucheuse, dans une ambiance presque cinématographique qui marque clairement un tournant dans la narration de l'album.
Puis vient le basculement tant attendu. Avec 'Kickout', Light décide de reprendre le contrôle, fatigué de se cacher et bien décidé à sortir de l'ombre — un moment de bascule qui ouvre la voie à un retour à la vie aussi brut que sincère, presque festif dans sa manière de célébrer la victoire sur les ténèbres. L'album se referme enfin sur 'The Final Step', véritable bol d'air après cette longue descente, un éveil qui sonne comme une main tendue vers la surface, où Light retrouve enfin la sérénité et l'amour qui l'avaient fui depuis le premier morceau.
''Run Away'' est de ces albums qui demandent un engagement total, à rebours de toutes les logiques de consommation rapide. Ellside y déploie une cohérence narrative rare pour un premier disque, capturant avec une sincérité brute les méandres psychologiques d'un personnage en chute libre puis en pleine reconstruction. Chaque titre fonctionne comme une pièce d'un puzzle émotionnel plus vaste, où l'urgence punk vient sans cesse percuter la lourdeur du metal selon ce que l'histoire exige sur l'instant. C'est un manifeste à la fois vulnérable et puissant, une catharsis musicale qui récompense largement ceux qui accepteront de s'y plonger pleinement, chapitre après chapitre, jusqu'au bout du voyage de Light.