Dans les albums musicaux remarquables, Il y a ceux qui touchent, ceux qui déstabilisent dans le bon sens du terme, d'autres qui font l'objet d'un heureux choc, ce que les chroniqueurs disent dans leur jargon « avoir une claque » et enfin, plus rarement, ceux qui apportent une véritable révélation.
Que ce soit à propos du Rock, à propos du Métal, il est fréquent de débattre sur l'évolution musicale pressentie dans les années à venir.
Les théories s'entrecroisent, nous pensons parfois que tout a été fait, nous supputons que la réponse la plus probable est celle évoquant le cycle de l'éternel retour aux choses, le sempiternel recommencement.
Et puis un jour, vous découvrez un style, jusque-là inexploré, ne se situant pas dans l'avant-gardisme mais posant les premiers jalons d'une véritable création, une innovation, une révélation, une révolution.
Le projet qui me préoccupe dans la présente chronique, relève du monde de l'inattendu.
Exquirla est une toute nouvelle entité Espagnole résultant de la rencontre improbable entre, d'une part, le groupe Madrilène, Toundra, respectable ambassadeur du Post-Rock instrumental depuis 2007 et, d'autre part, un véritable artiste Flamenco, Niño de Elche, également identifié comme ayant apporté une véritable révolution à la Pop Indépendante.
Au gré du temps, la vie semble m'enseigner que les rencontres qui s'offrent à nous, ne sont pas le fruit du hasard.
Mais qu'importe leur sens, ce qui importe plus, c'est ce qui peut se dégager lorsque des artistes de mondes différents, croisent leur destinée.
C'est lors d'un Festival à Cadix que va naître une véritable fascination réciproque entre les parties concernées.
L'étincelle allume un véritable feu sacré entre ces humains qui décident d'unir leurs énergies en une entité commune et de se baptiser, « Exquirla ».
Nous voici face à leur premier album, nous promettant de trouver un équilibre entre deux styles, apparemment, si distants l'un de l'autre, le tout moderne Post-Rock et le Flamenco, patrimoine immatériel du Folklore musical et de danse, nous venant d'Andalousie depuis le 18ème siècle.
Si la pochette, plus organique, ne risque pas de marquer pour son esthétisme, elle dégage malgré tout une symbolique forte.
On peut y voir un coeur, moteur de vie.
Le choix du titre de l'album, si nous prenons soin de le traduire, semble aussi revêtir un sens sacré, «Pour ceux qui vivent encore».
Et puis, vient le moment de découvrir le contenu.
En liminaire de cette chronique, j'évoquais le terme fort « Révélation ».
C'est bien de cela qu'il s'agit dans mon ressenti personnel lorsque je me suis plongé dans cette oeuvre.
La première chose qui m'est apparue, dès l'écoute du timbre de voix de Niño de Elche sur \'\'Destruidnos Juntos\'\', j'ai été frappé par son très haut degré de spiritualité, allant chercher loin dans ses sources Hispaniques, toute la quintessence d'un patrimoine humain.
Il dégage une véritable aura dans son interprétation poétique. Il vit chaque mot, non seulement il en comprend le sens mais il s'approprie littéralement la source.
La seconde chose qui semble se dessiner dans mon esprit, c'est que les musiciens de Toundra nous posent un Post-Rock atmosphérique de toute beauté, parfaitement synchronisé sur les sentiments exprimés, tantôt dans la douceur, tantôt dans un registre plus brutal, plus énervé.
Ils dégagent aussi une forme transcendante de spiritualité dans leur interprétation musicale tant ils donnent vie aux notes.
Ils ne pouvaient que se rencontrer.
A l'écoute du fabuleux morceau « Hijos de la Rabia », vous percevez cette véritable magie issue d'une fusion forte. Exquirla parvient à m'insuffler son émotion, sa passion, son amour pour leur historicité. Le fruit de cette symbiose vient frapper mon centre émotionnel et me transporte dans de fabuleux voyages.
Le jeu de guitare de David et Esteban se complète en totale osmose, nous guidant sur des balises éthérées. Ce riffing magique apaise toute velléité potentielle et offre un sublime côté Shoegaze qui se renforce par le jeu de batterie d'Alejandro, tantôt campé dans un calme Olympien, tantôt nous hissant presque dans des registres à l'image des meilleurs porteurs américains du Post-Black atmosphérique.
« El Grito del Padre », superbe morceau de plus de 8 minutes, renforce le sentiment exprimé.
Dans son ambiance, on y trouve une sorte de libre solennité, pareille à celle qui se dégage lors de grandes chorégraphies de l'école Allemande de Danse contemporaine. Pourtant, dans sa profondeur, on y évoque le père, et en l'occurrence ici, à travers l'exploration d'une sorte de désarroi qui atteint un paroxysme à la 7ème minute du morceau. C'est prodigieux.
Je suis sidéré face à cette félicité musicale tout en appréciant le jeu de basse d'Alberto, voguant librement dans les structures, sans forcément suivre des balises strictes. Il évolue librement pour mieux surprendre.
Sur « Contigo », Niño de Elche se lance dans un chant éloigné, prenant ainsi une marge particulière de profondeur ou de hauteur, selon le sens qui sera dicté par votre écoute. Contigo s'inscrit davantage dans un Folk classique par rapport aux autres pistes, présentant un caractère spatial.
A la 7ème piste, « Un Hombre », le chant nous ramène à notre échelle humaine, mettant en couleur l'humilité. Sur les accords, je réalise que les musiciens de Toundra parviennent à me transmettre une énergie positive à la manière des extraordinaires Japonais de Mono.
Nous terminons sur « Europa Muda » qui se veut plus dynamique dans sa vitesse d'exécution.
Forcément, si l'on veut évoquer les changements de l'Europe, nous pouvons nous accorder sur le fait que les choses vont vite, trop vite.
Et l'humain là-dedans ?
Justement, Exquirla rappelle à juste titre cet enjeu sociétal.
Le silence revient après les dernières notes et vous sentez une forme de plénitude... Il y a eu passage de quelque chose par cet album lumineux.
Mesdames, Messieurs, cet album est un véritable chef d'oeuvre.
Cette entité formée par Exquirla enrichit le monde du Folk, offrant d'autres sentiers à explorer seul ou accompagné.
Je recommande fortement la découverte de ce projet qui, tout simplement, nous relie à la terre, à nos racines, à notre passé ancestral.
Ce que nous sommes a déjà été et sera encore.
Exquirla est la forme artistique musicale d'une reconstruction identitaire de ce qu'est la véritable philosophie humaine dans son entièreté.
En conclusion, avec « Para Quienes Aún Viven», le Folk Flamenco Post-Rock d'Exquirla nous démontre magistralement que tout est dans tout.