Au nord de Londres, sur une colline qui surplombe la ville, Alexandra Palace a été bâti à l'époque victorienne pour accueillir tout le monde, d'où son vieux surnom de "palais du peuple". C'est là que Greta Van Fleet a trouvé le titre de son quatrième album, et l'intention est claire : après ''Starcatcher'', paru en 2023 et perdu dans ses mythologies cosmiques, les quatre musiciens de Frankenmuth redescendent parmi les vivants.
Entre-temps, le groupe s'est offert une vraie pause, loin des tournées et des interviews, avant de réapparaître au printemps 2026 sur la petite scène du Bowery Ballroom, à New York. Le disque a été enregistré en quelques semaines dans le Tennessee, coproduit avec Mike Elizondo, à partir de vieilles démos, de chansons restées en friche et de morceaux neufs. "La musique est notre palais", résume Sam Kiszka.
La première bonne nouvelle, c'est que le groupe a retrouvé le plaisir du riff simple. Passé l'intro de 'Into The Beginning', un instrumental aux percussions tribales taillé pour l'entrée en scène dans les stades, 'Tear It Down' fait l'effet d'une profession de foi : Jake Kiszka y signe l'un de ses riffs les plus massifs, et son frère Josh, pour une fois, ne cherche pas à recouvrir tout l'espace.
'Heart And The Beat' prolonge l'élan avec un blues-rock qui sent la salle de répétition, sur le groove épais que bâtissent Sam Kiszka et Danny Wagner, un groove qui doit beaucoup à Led Zeppelin et ne s'en cache pas. 'Play Your Games', tiré d'une des toutes premières démos du groupe, repose sur la même recette : un motif blues martelé en boucle, puis un refrain fédérateur où Josh pousse le titre à pleine gorge. C'est efficace, mais c'est aussi là que ses cris finissent par fatiguer : sur ce morceau, l'excès guette.
La grande nouveauté se trouve ailleurs, du côté des arrangements. Elizondo et le groupe ont fait entrer cordes, cuivres et instruments venus d'ailleurs, comme le shehnai indien, et ces ajouts donnent au disque ses moments les plus singuliers. 'Lost In The Golden' s'aventure dans des gammes orientales, change plusieurs fois de rythme et s'achève sur une coupure sèche, presque hallucinée. 'Touch Again', court et direct, transforme un blues psychédélique en petit film, avec ses voix mélancoliques, sa batterie énorme et ses cordes qui tourbillonnent : c'est probablement l'un des titres les plus forts de l'album.
L'autre visage de ''Palace For The People'' est plus intime. 'Saw You Stand', ballade au piano, laisse Josh chanter avec retenue dans les couplets avant que l'orchestre ne prenne de l'ampleur : c'est la preuve que la maturité de ce groupe passe aussi par la nuance. 'Field Of Stars' démarre en acoustique puis s'élance vers une grandeur portée par les riffs et une énergie joyeuse qui fait du bien. 'Boughten Bliss' est plus fragile : guitare acoustique et cordes font une belle base.
La dernière partie maintient le niveau sans tout à fait l'élever. 'Heya', bâti comme un chant collectif, réclame la scène plus qu'il ne s'écoute chez soi, tandis que 'Call My Own' met en valeur un jeu d'ensemble remarquable. 'Born Into This' ferme le disque de façon ambitieuse : la basse de Sam Kiszka lui donne un air de western, des interludes orchestraux le transforment en petit opéra rock, et Jake y place ses chorus les plus émouvants.
Reste un défaut de taille : cinquante-huit minutes, c'est long pour un groupe qui se répète volontiers, et l'on retrouve d'un titre à l'autre les mêmes montées en puissance et les mêmes envolées vocales. Le vocabulaire, lui, reste solidement ancré dans le rock britannique et américain des années 70, et quand la grandiloquence prend le pas sur la chanson, le disque sonne plus imposant que mémorable.
Au final, ''Palace For The People'' est une remise en ordre bien plus qu'une révolution. Greta Van Fleet a compris la leçon de ''Starcatcher'' : moins de cosmos, plus de chansons, une production qui respire, et des arrangements qui élargissent enfin la palette au-delà de l'héritage des années 70. Avec 'Touch Again', 'Saw You Stand' et 'Born Into This', les Kiszka tiennent quelques-uns de leurs meilleurs morceaux. Il manque encore le courage de couper dans le gras et de lâcher, ne serait-ce qu'une fois, la main de leurs aînés. Le palais est bien bâti. On attend maintenant qu'ils le décorent à leur façon.