Plus étrange, plus sombre et plus physique que ''FISSION'', ce troisième album fait de la guitare sans frettes et du malaise une signature, au prix de quelques tempos qui s'alourdissent.
Une guitare sans frettes ne pardonne rien : la note glisse, le doigt hésite, la corde vibre encore quand on voudrait qu'elle se taise. Dead Poet Society a fait de cette instabilité une marque de fabrique, et ''Monarch'' la pousse plus loin qu'aucun de ses disques précédents.
Deux ans après ''FISSION'', qui avait mené le quatuor formé à Berklee jusqu'à la scène de Rock en Seine et au plateau de Taratata, le groupe revient chez Spinefarm avec le même line-up et un nouveau producteur, Paul Meany, le chanteur de Mutemath. Jack Underkofler a résumé l'intention sans détour : "Tout ce qui, à mes yeux, nous définissait, je voulais voir jusqu'où je pouvais le creuser."
Le ton est donné dès 'Hollywood On Fire', qui s'ouvre comme un vieux poste de radio à lampes. Falsetto tremblant, guitare filtrée, une étrangeté de music-hall qui met mal à l'aise avant que basse et batterie ne viennent tout écraser. Ce goût du décor qui se lézarde traverse tout le disque. Plutôt que d'empiler les riffs, Dead Poet Society les désaccorde, les plonge dans la réverbération, les laisse se décomposer, et c'est là que ''Monarch'' gagne une personnalité que ''FISSION'' ne faisait qu'esquisser.
Le versant le plus rageur est aussi le plus convaincant. 'Roach' avance sur une rythmique raide, presque industrielle, et le chant y déroule un débit implacable, chargé d'une rancœur qu'on sent mûrie depuis longtemps. 'Sinner Systems' constitue sans doute le sommet du disque : des couplets qui flirtent avec le trip-hop, un refrain granuleux, et ces grooves sans frettes accordés très bas qui donnent au morceau une présence physique franchement inquiétante. Will Goodroad y livre sa prestation la plus marquante.
'Psalm 136' bascule vers le post-hardcore, avec un chant qui monte, des riffs tendus à se rompre et un texte qui interroge la foi, tandis que les guitares finissent par sonner comme une foule de damnés. 'Get Hot', enfin, cogne avec une frénésie de batterie bienvenue, et glisse au passage un pont trip-hop qu'on n'attendait pas.
Quand le groupe vise plus directement l'oreille, il le fait avec intelligence. 'Cold', premier extrait, oppose une basse saturée et poisseuse à une ligne vocale presque pop. C'est le titre le plus évident de l'album, celui qui devrait faire chanter les arénas de Muse cet hiver, et son propos sur la comédie sociale permanente lui donne une profondeur que n'ont pas tous les singles du genre.
'Die If You Don't' oscille entre pop spatiale et frappes lourdes, sur une mélodie qui n'aurait aucune raison de fonctionner et qui pourtant accroche, avant de se dissoudre dans des stridences métalliques. 'Miami For The Weekend' est le morceau le plus joueur, qui mêle alt-rock et énergie punk sous un ciel d'abord lumineux, puis s'effondre en son milieu pour finir comme englouti.
Reste la part introspective, plus inégale. 'Lost' tient ses promesses : noyé de réverbération, il grimpe vers une montée cinématographique d'une belle ampleur. 'Dead On The Inside' joue sur une basse grondante et des changements d'allure, entre accélérations agressives et passages volontairement retenus. 'The Park' s'ouvre sur des voix superposées qui ont quelque chose de spectral, et 'The Art Of Suffering' referme le disque en guitares claires, sur un riff aux accents classic rock et un groove d'une justesse impeccable, plus recueilli que spectaculaire.
Le chant d'Underkofler impressionne, du falsetto le plus fragile aux hurlements. L'impression de panique est voulue. Le disque avance aussi majoritairement à pas lourds et ses bizarreries internes lui évitent la monotonie,
La production, elle, est une vraie réussite. Paul Meany a su préserver les frictions entre les quatre musiciens au lieu de les lisser, et le mix d'Adam Hawkins parvient à être à la fois massif et lisible, propre et crasseux dans le même souffle.
''Monarch'' n'est pas un album qu'on écoute d'une oreille distraite. Il demande de l'attention, récompense la patience et laisse derrière lui une sensation tenace, un peu trouble, qui donne envie d'y revenir. Dead Poet Society y trouve enfin un son qui n'appartient qu'à lui, quelque part entre rock alternatif à grand format et malaise de cabaret déglingué. Clairement, le disque le plus abouti du groupe, et une très belle carte de visite pour les arénas qui l'attendent.