Dix ans…il aura fallu dix ans à nos combattants de camions pour donner un successeur à l’ambitieux « V », dernière offrande qui avait à l’époque marqué les esprits par la sophistication de son écriture, et une mise en retrait de l’aspect festif de la musique du duo suédois.
Nonobstant, nos guerriers de la route sont restés durant tout ce temps présents dans les salles de concerts, délivrant à chaque fois des prestations intenses, notamment par la propension de Niklas « Dango » Källgren à sauter comme un cabri dès qu’il met les pieds sur scène.
De fait, cette capacité à écumer les salles de concert à longueur d’année a impacté la vie du groupe, notamment bien connu pour sa capacité à changer régulièrement – si ce n’est à chaque album – de batteur (le compteur officiel Wikipedia est bloqué à sept). Aussi une séparation fût officialisée en 2018, qui n’empécha pas Ozo et Dango de se rabibocher et de reprendre le rythme soutenu des tournées (avec notamment une prestation dantesque dans les conditions idéales de la scène « Morgue » en 2024 au Alcatraz Fest de nos amis d’Outre-Quiévrain)
Le précédent album avait par ailleurs été l’occasion pour le duo de tester le travail « en salariat ». En effet, contrairement à leurs autres disques, tous auto-produits via leur label Fuzzorama Records, celui-ci est sorti chez Century Media. L’expérience n’a pas dû être concluante, puisque nos compères ont repris depuis leur indépendance, et « MasterFlow » sort sous l’étendard de Fuzzorama.
Après quelques écoutes, « Masterflow » semble faire la synthèse musicale du parcours des Truckfighters.
Car en effet, l’on retrouve au début de l’album (« Old Big Eye », « The Bliss »)ce qui fît le sel de leur deux premiers albums « Gravity X» et « Phi » : du gros riff allant à l’essentiel, avec ce son gras et à la fuzz flûtée, un groove implacable et du fun !
Puis, dès « Carver » l’on glisse alors vers la face plus sophistiquée de nos suédois, celle qui fît le sel du précédent album : des motifs posés en son clair sur des harmonies vocales soyeuses, traversés par des passages fuzzés en tapping évoquant Gojira, et une construction que l’on a plutôt l’habitude de croiser du côté du rock prog et du Stoner psychédélique, avec différents mouvements et une durée qui sort des standards du genre. C’est l’occasion pour Ozo de montrer l’étendue de son talent de vocaliste, avec des inflexions assez classieuses.
De même, « Truce » propose une introduction folk acoustique de toute beauté, contrastant avec un riff quasi-technoïde furibard, à la fuzz tellement chauffée à blanc qu’on frôle le son 8-bit des premières consoles de jeu vidéo. Ici aussi, place est faite à une construction complexe sortant du bête couplet-refrain.
Après l’apaisante pause « Masterflow », “The Gorgon” nous ramène à la première période du groupe, avec un morceau efficace et dansant qui va à l’essentiel.
Enfin, avec « Gath », « Bad Horse” et “Goin’Home”, Ozo et Dango proposent une triplette de chanson qui font un peu la synthèse de tout ce que le duo a exploré : des atmosphères plutôt posées, desquelles émane une certaine mélancolie, exposées sur des structures couplet-refrain classiques et dans des formats courts.
« Masterflow » sonne ainsi comme une sorte de bilan musical de nos guerriers de la route, un exposé de tout ce que le combo nous a proposé de plus excitant, assorti en conclusion d’une ouverture sur ce que pourrait devenir leur écriture . Sans doute est-ce le moyen pour nos compères, après un hiatus d’écriture conséquent, de se remettre dans le bain avant d’entamer la prochaine étape de leur parcours. C’est quoi qu’il en soit un album enthousiasmant qui nous est proposé ici, plus subtil et fin que ce que les prestations scéniques énergiques du groupe nous laissent entrevoir. En bonne position pour décrocher le Krisprolls d’Or de la décennie, catégorie Stoner/Heavy Rock.