Douze ans après ''Gravitas'', Asia renaît autour de Geoff Downes avec un disque ample et mélodique, hanté par John Wetton, dont la longue suite 'Tattoo Indigo' est le vrai cœur battant.
Au milieu des années 80, ''Arcadia'' a failli devenir le titre du troisième album d'Asia, avant que le groupe ne lui préfère ''Astra''. Quarante ans plus tard, le mot ressort enfin du tiroir, et il n'est pas le seul. Une bonne partie d'''Indigo'' est née en 2015, juste après ''Gravitas'', quand Geoff Downes et John Wetton préparaient la suite.
La maladie puis la mort du bassiste-chanteur, en 2017, ont tout suspendu. Il a fallu le concert hommage de 2023, puis deux années de tournées avec un line-up neuf, pour que Downes rouvre le dossier. Autour de lui : Virgil Donati à la batterie et John Mitchell à la guitare, qui avaient tous deux travaillé avec Wetton, et un jeune chanteur-bassiste, Harry Whitley, devenu au passage son complice d'écriture.
C'est d'ailleurs par la voix qu'''Indigo'' se joue. Whitley ne singe pas Wetton, mais son grain et son phrasé le rappellent si fortement que le premier contact a quelque chose de troublant, presque de dérangeant. Passé ce cap, on entend surtout un chanteur qui sait tenir une mélodie et la faire monter sans forcer, ce qui, chez Asia, est l'essentiel.
'The Traveller (Into The Light)' lance l'album avec tout ce qu'on attend du groupe : une introduction de claviers solennelle, une batterie qui pousse, un refrain grand ouvert et un solo de Mitchell qui chante autant qu'il brille. Dans la même veine énergique, 'Night And Day' et 'Life In The Sun' jouent la carte du pop-rock franc, laissent davantage de place à la guitare et retrouvent cet enthousiasme AOR qu'on associait aux disques solo de Wetton. Ce sont les titres qui raviront ceux qui ont grandi avec 'Heat Of The Moment'.
Le disque change pourtant de visage dès qu'il ralentit, et il ralentit souvent. 'Change Of Heart' pose un piano dramatique sur une mélodie très accessible, 'Arcadia' s'ouvre comme une bande originale avant de déployer un refrain ample, servi par un chant plus théâtral, et 'Hymn For The Fallen' joue la chaleur, avec un solo final guitare aux couleurs orientales.
Plus loin, 'Chesapeake Bay', l'un des derniers morceaux écrits avec Wetton, se fait plus mélancolique, et Steve Howe y glisse un jeu acoustique délicat qui vaut toutes les réunions d'anciens. Prise une à une, chacune de ces pièces tient debout et possède son caractère. Enchaînées, elles finissent par lisser le milieu du disque, d'autant qu'''Indigo'' approche les soixante-sept minutes.
La vraie surprise se cache dans 'Tattoo Indigo', triptyque d'une douzaine de minutes qui rappelle qu'Asia a été fondé par des musiciens de Yes, King Crimson et ELP. La première partie, instrumentale, renvoie directement à l'esprit du premier album et donne à chacun son moment, Donati en tête, qui entraîne tout le monde avec une agilité impressionnante. La deuxième se replie sur un chant presque acoustique, avant que la troisième ne durcisse les guitares au point de frôler le métal progressif. C'est le passage le plus ambitieux du disque, et de loin le plus excitant : on y entend un groupe qui joue au lieu de simplement entretenir une marque.
'Echo Of You' referme la marche avec une longue introduction, une touche électronique et des changements d'ambiance qui en font une conclusion réfléchie plus qu'un tube. Downes la décrit comme "une chanson d'amour avec un twist", et c'est assez juste. Côté son, le mixage de Mitchell laisse respirer le mur de claviers sans étouffer la rythmique, et le disque sonne à la fois moderne et fidèle à l'esprit des origines.
''Indigo'' n'a rien d'un album posthume ni d'une simple opération nostalgie. C'est un vrai disque d'Asia, plus progressif qu'on ne l'espérait, qui assume ses dettes envers Wetton tout en donnant à Whitley les moyens d'exister. Avec 'Tattoo Indigo', 'Valencia (The Ghost Ship)' et un premier single de cette trempe, Downes a gagné son pari : Asia a de nouveau un avenir, et pas seulement un passé.