Mulhouse, fin des seventies. Avant d’être reines, ils furent des Rats : Black Rats sur les affiches, puis Speed Queen dès 1978, quand la voix râpeuse de Martine ''Stewie'' s’arrime aux guitares d’Agnain Martin et Joël Montemagni, à la basse de Terry Smajda et aux fûts de Bernard ''Speedy''. En deux ans, le quintette taille sa réputation sur scène : ouverture pour Scorpions à Strasbourg (1977/78), puis baptême du feu avec Motörhead sur huit dates françaises en 1979 — Lemmy deviendra un allié fidèle.
Signé chez Crypto, Speed Queen enregistre son premier album au mythique Château d’Hérouville à l’automne 1979. Le disque sort début 1980 : bonne adresse, budget plus raide — résultat, un groupe frustré par un son qu’il n’a pas le temps de polir. La volonté de rompre avec Crypto finit par aboutir en 1982, et la porte de CBS s’ouvre. Direction Londres, Basing Street Studios (ex-Island), pour un second album plus ambitieux.
Contexte : en France, le hard rock chante désormais en français. Trust a montré la voie, Warning prend de l’ampleur ; les majors veulent leur ''fer de lance''. CBS pousse Speed Queen à embrasser la langue de Molière. 'Haute Tension' (souvent référencé comme 'Speed Queen II') naît ainsi en octobre 1982, quasi intégralement chanté en français (seul 'Cool It Down' garde l’anglais), produit par Dennis Weinreich, l’ingénieur des premiers Trust. Aux baguettes, changement notable : le batteur d’Ange, Gérard Jelsch, remplace ''Speedy''.
La presse hexagonale accueille l’album à bras ouverts : Hervé Picart (BEST) le sacre ''disque du mois''. Le single 'Haute Tension' accroche durablement l’oreille, tandis qu’un passage télé sur TF1 dans ''De la friture dans les lunettes'' propulse 'Aeroplane Man' devant le grand public (mars 83 / cf. vidéo ci-dessous). Une époque où hard et variété se frôlent en clair, et où Speed Queen trouve enfin l’écrin qu’il mérite.
Sauf que voilà ! CBS ne pousse pas la promo et le groupe n'aura même pas l'occasion de jouer en live pour promouvoir l'album. C'est la fin de Speed Queen et le début d'une carrière solo pour Stewie.
Et c'est après 43 ans, que Bad Reputation prend la superbe initiative de le rééditer puisqu'à ce jour, aucune version CD n'existait de ''Haute Tension''. Pour être totalement transparent cet opus a bercé ma première année d'université. Je l'écoutais en boucle et le vinyle s'usait d'écoute en écoute. C'est donc avec grand bonheur je (re)découvre les riffs tranchants des 10 titres de la version originale. Et pour rendre cette réédition plus intéressante, Bad Reputation nous gratifie d'un bonus CD de 11 titres issus d'enregistrements que Stewie a réalisé après la séparation du groupe.
Mais venons en à l'album original. Dès le morceau-titre, 'Haute Tension', la formule claque : riff sec, batterie carrée, basse qui mord, et au centre, Stewie, grain râpeux mais mélodique, qui roule les “r” comme on serre les poings. Le titre avance au pas de charge, avec ce refrain ''radio-friendly'' qui explique son choix en 45 tours — et son statut de porte d’entrée idéale dans l’album.
'Revanche' aligne sa menaçante marche mid-tempo et son refrain vindicatif. Détail pour les aficionados : on y entend Lemmy pousser dans le dos du chœur — clin d’œil sonore aussi discret que savoureux pour les oreilles qui savent.
'Travesti' et 'Contre-courant' illustrent à la perfection le virage francophone (le premier album de Speed Queen était en anglais) : les textes, plus incarnés, collent à la réalité urbaine, aux identités contrariées et aux petites insurrections du quotidien. Musicalement, la paire Martin/Montemagni cisèle des contre-chants lumineux : ici un trait en hammer-on, là un court solo nerveux, jamais bavard. L’écriture privilégie efficacité et couleur, quelque part entre l’impact d’AC/DC et la mélodie à la française.
'Cool It Down' relâche un peu la pression, en anglais — respiration plus ''anglo'' dans le phrasé, pont bien léché, refrain qui joue l’onctuosité plus que la morsure. Puis 'Aeroplane Man' déploie son côté accessible et immédiat — pas étonnant qu’on lui ait offert un éclairage TV et même un clip, tant la chanson coche toutes les cases du tube potentiel sans renier le cuir du groupe.
'Les Maudits' accélère la cadence façon rock de trottoir. 'Viens faire un tour' est l’exemple parfait de ces titres courts, déboulés d’un seul jet, qui respirent la scène. 'Pas tout seul' met la section rythmique en avant — Smajda en pilier, Jelsch au placement —, pendant que 'Rien qu’une histoire' offre une sortie plus mélodique et presque cinématique, comme une enseigne au néon qui s’éteint sur le trottoir d’en face.
Le choix de Basing Street et de Dennis Weinreich n’était pas anodin : ''Haute Tension'' sonnait plus large, plus net, plus ''international'' que son prédécesseur. On y entend la salle, l’air autour des cymbales, des guitares qui mordent sans acide. Cette précision sert la voix de Stewie, qui peut se faire râpe sans devenir stridente, et laisse aux choeurs la place de porter les refrains sans noyer le chant principal. Pour un disque français de 82, le mix plaçait Speed Queen dans la même conversation que les productions britanniques dont il s’inspirait, sans pastiche. Précisons que la réédition est remasterisée et le son est superbe.
Là où le premier opus de Speed Queen avait laissé le groupe amer, ''Haute Tension'' réussissait l’alliage : textes en français qui n’édentent pas le mordant, hooks puissants, et un son enfin à la hauteur. Le fait d’avoir été mis en avant par la presse rock et de s’être invité sur TF1 témoigne d’un moment singulier : le hard hexagonal n’était plus cantonné aux caves, il traversait le poste et croisait le grand public — le tout sans s’excuser de jouer fort.
Comme évoqué en introduction, l’album reparaît en double CD, couplé à un disque bonus consacré à 'Stevie – High Voltage 1999-2010'. Clairement, même si les 11 titres de ce bonus CD sont bien rock et tout à fait honorables, je reste un peu sur ma faim, peut-être parce que j'espérai retrouver une sorte de ''Speed Queen III''. Certains titres ont été composés par le guitariste de Trust Nono (avec lequel elle a partagé sa vie entre 1983 et 2001), d'autres par l'ancien bassiste de Trust, David Jacob. Musicalement, l'ensemble reste quand même éloigné des riffs de Speed Queen tout en conservant la magie de la voix rauque de Stewie, toujours aussi efficace et percutante.
Pour conclure, 'Haute Tension' était ce moment rare où un groupe français trouvait sa vitesse de croisière sans renier ses racines. Les riffs sont courts, les refrains plantent des drapeaux, la voix de Stewie garde son grain de cendre tout en gagnant en tenue, et la section rythmique (avec Jelsch tout en tranchant net) met l’édifice au carré. Plus franc que flashy, plus nerveux que clinquant, l’album réussit à être à la fois très 1982 et étonnamment intemporel : on l’entend entre les lignes — ce disque voulait la scène, la route, les salles pleines.
Qu’on l’appelle ''Speed Queen II'' ou ''Haute Tension'', la pièce trouve aujourd’hui, via Bad Reputation, une seconde vie méritée. Pour qui veut (re)découvrir le chaînon manquant entre la fureur de Trust et les élégances mélodiques de la scène française du début des 80’s, c’est un arrêt obligatoire — et un rappel que la revanche, parfois, se chante… en choeur avec Lemmy.