Le groupe de Jazz expérimental New-yorkais réédite en juin chez Subsound Records son album ‘’Doom Jazz’’ sorti en 2012. Croisement entre du Free Jazz et du Doom, il se destine à deux types de public : les appréciateurs de Jazz et ceux de metal. Oui oui, vous venez bel et bien de lire ce que vous pensez avoir lu ! Rentrons maintenant au cœur de cet OVNI musical !
Swami Lateplate se compose de Bobby Previte et de Jamie Saft. Previte joue de la batterie tandis que Saft se charge du piano, de l’orgue, du mellotron. La basse occasionnelle est jouée par John Redcorn.
Le choix artistique est très audacieux : le Doom est placé en trame de fond tandis qu’un Jazz, éloigné de toutes conventions musicales, vient parfaitement s’y mêler.
Cet univers tout à fait obscur se dévoile tout d’abord à travers sa couverture : minimaliste et lugubre, elle évoque la noirceur, le vide, et efface la moindre lueur d’espoir. Les titres suivent cette même démarche : d’un point de vue musical, ils sont minimalistes, répétitifs et lents.
Si le programme peut faire peur de premier abord, vous serez étonnés de constater que les productions vont rapidement vous emporter avec elles.
Jamie Saft place des notes très clairsemées au piano sur une ligne de basse répétitive, tandis que Previte joue de manière plus classique, en accentuant ou modifiant la vitesse et le toucher. La batterie a une place prépondérante : chaque vibration de cymbale et chaque claquement de caisse se font entendre au premier plan, à quelques rares exceptions près. Ce cumul musical permet de créer une véritable tension. Le plus fort dans tout ça ? Ce rendu musical est réalisé sans électronique, ni effets spéciaux !
Les morceaux dégagent une puissance exceptionnelle. Aussi variés qu’imprévisibles, ils baignent dans une obscurité absolue. Une tension constante y règne. C’est en ce sens que le Doom se ressent pleinement : les tempos sont plus lents, les accordages de guitares plus graves, ce qui donne naissance à des sons plus lourds, plus épais desquels ressort un désespoir palpable.
Une remarque cependant : le principe musical est poussé à l’extrême. Le groupe est dans une impasse et il peut difficilement nous proposer autre chose. C’est dans cette optique que sont réalisées de multiples variations très subtiles, donnant ainsi une sensation de nouveauté constante à des titres qui paraîtraient bien vite redondants dans le cas échéant.
De manière plus spécifique, nous pouvons repérer une tendance plutôt statiques ou évolutive. Les morceaux statiques apportent quelques éléments nouveaux, mais la musique se concentre sur le développement d’une ambiance, généralement très morose. À l’inverse, les morceaux évolutifs ont une ambiance qui va en s’empirant.
À titre personnel, ce sont ces deuxièmes qui m’ont le plus scotché. Je pense notamment à ‘Escape’ qui est très oppressant, voire malaisant. Le jeu du début est déjà grave et chargé, mais nous sommes encore dans une phase relativement légère. Au fur et à mesure, il devient grave, grinçant, dissonant et ponctué par des bruits d’instruments étranges dont il peut être compliqué d’identifier la source. Le piano déjà triste devient très angoissant. Si le titre indique une échappatoire, il n’en est rien de tel : la seule échappatoire serait peut-être au début, mais elle est déjà inatteignable. Les secondes passant, nous nous en éloignons de plus en plus. Doucement, nous nous enfonçons dans les eaux noires du désespoir. Ce titre a une force indescriptible qui se ressent pleinement à l’écoute, mais qu’il est très compliqué de mettre sur papier.
Dans un domaine un peu moins dramatique, j’ai beaucoup apprécié ‘Malignant Cloud’. Morceau d’ouverture de ‘’Doom Jazz’’, son point fort réside dans l’efficacité avec laquelle il crée une atmosphère morose et lancinante. Grâce à une configuration assez minimaliste, il pose efficacement les bases des écoutes à venir.
Aussi, je ne résiste pas à l’envie de vous parler de ‘Franck And The Girl’ ! Il a été l’un de mes premiers coups de cœur de cet opus, notamment par le fait qu’il est d’avantage mélodique (et aussi très triste !). La basse et le piano sont la base sur laquelle la batterie se développe avec beaucoup d’expressivité. Nous y retrouverions presque un côté légèrement romantique !
Je pourrai vous parler encore longtemps des titres tant ils m’ont passionnée, mais à vrai dire ils prennent toute leur ampleur lorsqu’on les vit, et non lorsqu’on les lit.
Au final, cet album est unique et insolite. Il est de ceux que l’on découvre par hasard tellement l’offre est peu commune. Tout à fait attrayant en surface, il se révèle effrayant par son contenu. Le croisement du Jazz et du Doom est parfaitement géré, ce qui est admirable quand on se dit que les deux genres sont plus ou moins aux antipodes ! Il mérite honnêtement une plus grande attention, que ce soit du côté des appréciateurs de Jazz, mais aussi du côté des appréciateurs du Doom, voire du metal en général. Je vous invite vivement à vous poser vous aussi sur cet OVNI musical qui ne pourra pas vous laisser de marbre !