1989 : le metal extrême est en pleine expansion et repousse les limites de la violence. Earache, label spécialisé dans la génération d’otites et de céphalées, publie ''Grind Crusher'', un sampler présentant ses meilleurs poulains. Parmi la quinzaine de bruitistes death/grind se détache une formation un peu à part, proposant un metal lourd et lancinant. Formé l’année précédente par le guitariste Justin Broadrick et le bassiste G Christian Green, Godflesh se révèle à la face du monde et explose (les oreilles) avec son premier long, un ''Streetcleaner'' d’anthologie.
Quatre décennies et dix albums plus tard, le duo infernal remet le couvert avec un nouveau méfait sonique, qui pourrait bien être l’un des derniers, à en croire le six-cordiste, passé sur le billard en début d’année pour une hernie sévère. Raison de plus pour se réjouir de l’arrivée de ce ''Decay'', qui annonce la fin de l’été.
A ceux qui douteraient encore de la sincérité des Anglais à vouloir se démarquer de la concurrence, l’opener 'Master And Slave' vient conforter ce fait établi, avec ses presque neuf minutes au compteur. Bruitages et riff pachydermique génèrent d’emblée une atmosphère lourde et oppressante, qui ne fera que s’intensifier au fil du morceau. La basse de Green, plus profonde que la fosse des Mariannes, entraine l’auditeur dans des abysses cauchemardesques peuplées de sonorités vocales et synthétiques, qui renvoient au David Julian de The Descent.
Ici l’inconfort n’est plus du aux larsens et crissements excessifs des premiers albums mais aux ambiances travaillées, génératrices d’un sourd malaise. Malaise qui, sur la durée, finit par procurer un certain plaisir pervers, déclencheur potentiel d’un masochisme latent.
Si 'Living/Ending', choisi comme premier ‘’single’’, s’avère du Godflesh classique dans la lignée de ''Pure'', les pistes suivantes proposent des structures moins évidentes. Les martèlements de la section rythmique sur 'Feral Colony' donnent l’impression d’être au cœur d’une usine de montage automobile.
Les saturations qui tournent en boucle sur 'Fodder' risquent de donner le tournis aux plus sensibles, avant qu’une rythmique hypnotique ne les emporte dans une irrépressible transe.
La mise en retrait des guitares au profits des claviers donne à 'Fear Of A Man' un côté aérien renforcé par le chant éthéré de Justin. Un petit côté dubstep se dégage par ailleurs de cette très bonne composition.
Quant à 'Consume Me', qui referme cette cuvée 2026, il n’est autre que la mise en son des tourments les plus intimes de Sieur Broadrick. Mêlant riffs planants et larsens incisifs, plages calmes et tempétueuses, chant posé et colérique, violence contenue et débridée, il monte peu à peu en puissance jusqu’à exploser en une extase finale avant un retour au calme salvateur.
Trente-huit ans après ses débuts fracassants, Godflesh parvient encore à surprendre et à envouter avec son metal industriel de grande qualité. Et ce n’est pas ''Decay'' qui nous contredira. Mêlant froideur mécanique et ambiances viscérales, ce nouvel opus ne pourra que satisfaire les aficionados du binôme anglais.