Il aura fallu une pandémie, un studio liverpuldien qui a fermé ses portes et la disparition d'un ami pour qu'Echo & The Bunnymen donne enfin un successeur à ''Meteorites''. Paru en 2014, ce disque produit par Youth, ample et chargé de cordes, avait été accueilli avec politesse plus qu'avec ferveur, et le groupe s'était ensuite contenté de réenregistrer ses classiques en version orchestrale sur ''The Stars, the Oceans & the Moon''.
Les nouvelles chansons ont commencé à prendre forme dans la foulée, à Parr Street puis dans un studio résidentiel des environs de Henley, avec Ian McCulloch lui-même à la production. Annoncé un temps pour 2023, l'album a traîné, et Clem Burke, batteur de Blondie et vieux complice du chanteur, a eu le temps d'enregistrer dix des onze titres avant de s'éteindre en avril 2025.
Ce qui saute aux oreilles dès l'ouverture, c'est l'appétit retrouvé. 'Take Me By The Hand' démarre sur un charleston presque disco et une basse qui gronde, avec un panache glam que ''Meteorites'' ne laissait guère espérer, alors même que le texte médite sur le temps qui file et sur la simplicité d'une vie ordinaire comme meilleur lien entre les gens.
'Can't Be Sold' enfonce le clou avec une ligne de basse râpeuse qui rappelle l'ère ''Porcupine'' et des paroles pleines de sarcasme, lancées avec une morgue intacte. Ce regain de nerf doit beaucoup à Burke : là où le disque précédent souffrait d'un certain flottement rythmique, sa frappe donne ici du relief et de l'élan à des morceaux qui auraient pu s'enliser dans la nostalgie.
Will Sergeant, de son côté, a durci son jeu. Ses guitares sonnent plus sèches, plus cassantes qu'elles ne l'avaient été depuis longtemps, et 'Brussels Is Haunted' en tire le meilleur parti : un motif scintillant, noyé d'écho, qui évoque 'The Killing Moon' en plus crasseux, puis un refrain large qui ouvre grand les fenêtres. McCulloch y revient sur le premier concert du groupe hors d'Angleterre, en 1980, et y fait passer les ombres de Bert Bertrand, d'Annik Honoré et de Ian Curtis dans un mélange de beauté et de pressentiment funeste. C'est le sommet du disque.
'Asimov', nerveux et paranoïaque, et son air à la 'Heroes" de David Bowie fonctionne à merveille, tandis que 'Lab Rats Ran' glisse un saxophone dans une atmosphère nettement plus trouble.
L'autre visage du disque est plus désarmé, et c'est aussi là qu'il convainc de manière plus inégale. Sur 'I'll Be Your Sunshine', McCulloch y récite presque plus qu'il ne chante : la mise à nu touche, mais ce phrasé parlé risque de dérouter ceux qui attendent le crooner d'autrefois. 'The Honey', au contraire, avance sans bruit avant de s'imposer grâce à une basse entêtante et une euphorie qui monte par vagues.
Reste la voix. À 67 ans, McCulloch ne maquille rien : le grain est plus usé, le timbre se fêle par endroits, mais cette fatigue donne un poids réel à des chansons qui parlent de mortalité et de fantômes. Seul maître à bord côté production, il assume : "Plus qu'aucun autre disque dont je me souvienne, celui-ci sonne vraiment comme je l'entendais dans ma tête." L'ensemble y gagne en cohérence, recentré sur le dialogue entre le chant et la guitare, même si le groupe convoque parfois ses propres classiques d'un peu trop près, comme pour rassurer les fidèles.
'We Prayed In The Dark' referme l'album sur son moment le plus typiquement Bunnymen, guitare en suspension, quatuor à cordes et imagerie spirituelle sombre, dans un final ample et cinématographique qui s'attarde longtemps après le silence.
Le 22 septembre, quatre jours après la sortie, les Bunnymen monteront sur la scène de Regent's Park avec un problème que peu de groupes de leur génération connaissent encore : trop de bonnes chansons pour une seule soirée. Plus nerveux et plus habité que ''Meteorites'', porté par l'une des dernières sessions de Clem Burke, ''Apples For Isaac'' est leur disque le plus convaincant depuis une éternité, et seules quelques redites et un ou deux titres trop sages l'empêchent de rejoindre les grands classiques du groupe.