Quarante ans ou presque, et toujours cette impression que Burning Heads n’a jamais vraiment appris à lever le pied. À quelques mois de célébrer quatre décennies d’existence, les Orléanais auraient pourtant toutes les raisons de regarder dans le rétroviseur, de ressortir les classiques et de tranquillement capitaliser sur un statut acquis depuis longtemps dans le punk rock français. Avec ''All Fired Up'', ils choisissent exactement l’inverse.
Le titre est d’ailleurs parfaitement trouvé. Après ''Torches Of Freedom'' en 2022 et ''Embers Of Protest'' en 2024, le feu continue de servir de fil rouge. Torches, braises, embrasement : trois albums qui racontent aussi une période particulière dans l’histoire du groupe. ''Torches Of Freedom'' avait constitué le véritable test grandeur nature de l’après-Pierre, avec Fra au chant. ''Embers Of Protest'' avait ensuite dissipé les derniers doutes en installant définitivement ce dernier non seulement derrière le micro, mais également comme une force majeure du songwriting. ''All Fired Up'' arrive donc dans une situation différente : Burning Heads n’a plus rien à démontrer concernant sa capacité à survivre au changement. Il peut simplement avancer.
Et avancer, chez Burning Heads, signifie toujours aller vite. Treize morceaux composent ce nouvel album et l’immense majorité reste sous la barre des trois minutes. À peine le temps de poser un riff que la batterie est déjà lancée et que les mélodies viennent se greffer sur cette mécanique punk parfaitement rodée. Pas d’introduction interminable, pas de démonstration inutile : ''All Fired Up'' retrouve cette efficacité presque instinctive qui a toujours constitué l’une des signatures du groupe.
Depuis longtemps, Burning Heads se situe à la croisée de plusieurs écoles. Il y a évidemment le skate punk américain, les guitares rapides et les rythmiques héritées de cette scène des années 90 dont le groupe français fut l’un des représentants les plus crédibles en Europe. Mais il y a aussi ce goût prononcé pour les mélodies, la power pop et une sensibilité plus britannique qui s’était particulièrement affirmée sur ''Embers Of Protest''. ''All Fired Up'' ne choisit pas entre ces différentes facettes. Il les rassemble.
Les guitares restent sèches et incisives, la section rythmique pousse constamment les morceaux vers l’avant et les refrains sont construits pour être retenus dès la première écoute. Pourtant, derrière l’urgence punk subsiste une véritable obsession mélodique. C’est probablement ce qui permet aujourd’hui encore à Burning Heads d’éviter de devenir sa propre caricature. Le groupe sait jouer vite et fort depuis longtemps ; l’enjeu est ailleurs, dans cette capacité à écrire une mélodie qui reste en tête une fois la déflagration passée.
« SOS 2 » résume parfaitement cette philosophie. Le choix du titre n’a évidemment rien d’anodin. Vingt-sept ans après « SOS », paru sur Escape en 1999, Burning Heads reprend le fil et observe ce qui a changé. Ou, peut-être, ce qui n’a justement pas suffisamment changé. Musicalement, tout est là : 2'24, un tempo élevé, des guitares immédiatement reconnaissables et un refrain fédérateur. Mais ce retour vers le passé n’a rien d’un exercice nostalgique. Le premier « SOS » était déjà un signal d’alarme ; sa suite transpose cette inquiétude dans le monde actuel. Le groupe y évoque l’usure des discours et des promesses et appelle à sortir de la résignation. Le passé sert donc moins à célébrer la carrière de Burning Heads qu’à mesurer le chemin parcouru par la société depuis 1999.
Mes coups de cœur sont nombreux à commencer par 'Back Home' et son côté Ramones incontestable, 'Take Over' qui envoie du lourd en à peine un peu plus de 2 minutes, le très English pop punk 'My Life is a Lie', la puissance de 'How Many Tears' (comme quoi on peut aussi écrire des titres de plus de 3 minutes !)
''Smombies'' fournit une autre illustration particulièrement actuelle. Le mot contracte ''smartphone'' et ''zombies'' et désigne cette humanité avançant les yeux rivés sur les écrans, absorbée par un flux permanent d’images et d’informations pendant que le monde continue de tourner autour d’elle. Le propos pourrait facilement devenir moralisateur. Burning Heads préfère en faire un morceau punk : observer, provoquer et surtout réveiller. Derrière la critique de l’addiction numérique se pose une question plus large, celle de notre capacité à rester acteurs d’une société dans laquelle l’attention elle-même est devenue une marchandise.
Surtout, impossible d’imaginer un album de Burning Heads sans voir réapparaître l’autre grande passion historique des Orléanais : le reggae. C’est 'High Times', morceau le plus long du disque avec ses 4'23, qui vient rappeler cette vieille histoire d’amour et refermer l’album sur une couleur différente, un titre qui aurait eu parfaitement sa place dans l'album ''Sandinista'' (The Clash). Du reggae joué par une groupe de punk qui sonne comme le Londres du début des années 80.
Après presque quarante ans, vouloir réinventer artificiellement le groupe aurait probablement moins de sens que de chercher à comprendre ce qui lui donne encore envie de continuer. Et la réponse semble assez simple : cette musique reste manifestement nécessaire à ceux qui la jouent.
Il y a quelque chose d’assez réjouissant à entendre une formation de cette longévité conserver cette urgence. Burning Heads appartient à une génération qui a vu le punk rock passer de l’underground aux grandes scènes, exploser commercialement dans les années 90, connaître ses modes, ses retours et ses périodes de moindre exposition. Le groupe, lui, est toujours là. Pas totalement identique, évidemment. Des musiciens sont partis, d’autres ont pris davantage de place, l’écriture a évolué et Fra a progressivement imprimé sa personnalité à cette nouvelle période. Mais l’ADN demeure immédiatement identifiable.
Après les torches et les braises, ''All Fired Up'' remet donc du combustible dans la machine. À quelques mois de souffler quarante bougies, les Orléanais ont finalement un problème assez amusant : avec un album pareil, difficile d’imaginer qu’ils aient réellement l’intention de les souffler.