Agressions sexuelles au Hellfest - Etat des lieux du harcèlement sexuel dans les festivals européens
Enora
Journaliste

Créé le 29/06/2019
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Les amateurs du festival de Clisson n'ont pas manqué de voir circuler, et bien souvent de partager, le message d'Aurore N., jeune femme qui vivait cette année son premier Hellfest et qui a été victime d'une terrible agression. Voici son message, posté sur les réseaux sociaux :

« Bonjour à tous et à toutes. La raison pour laquelle j'écris ce message aujourd'hui, une fois le choc passé, n'est pas simplement pour raconter mon histoire mais pour avoir le plus d'indices possibles sur mon agresseur.
1er Hellfest pour moi, j'avais hâte de découvrir l'ambiance et les décors, mais surtout, mon groupe préféré avait annoncé sa venue. Mes amis n'ayant pas eu leur pass 3 jours et moi non plus, j'ai pris 2 pass 1 jour (samedi et dimanche) et ai décidé de m'y rendre seule (festival sur 2 petits jours, bonne ambiance, pourquoi s'inquiéter ?)
La journée du samedi se déroule bien, et je me mets donc en place pour Architects le soir que j'attendais avec impatience. Je suis à ma 2ème bière, donc très lucide. Le concert commence, on est de plus en plus serrés mais je sens rapidement que quelque chose ne va pas. J'ai le coeur qui s'accélère, des nausées accompagnées de sueurs froides importantes, en fait, je dégouline. Je pense à un coup de chaud, avec en plus la fatigue qui n'aide pas. Je me décide à essayer de sortir de cette foule, et sens que quelqu'un suit le mouvement derrière moi. Ma vision se trouble, je me sens lourde, et je me « rattrape » sur les gens, avant de pouvoir enfin sortir complètement et de m'asseoir, ou plutôt de me jeter un peu plus loin.
Quelques minutes passent, et quelqu'un me soulève puis me passe son bras sur les épaules pour me tenir. Je me dis super, quelqu'un a vu mon état et m'emmène à l'écart. Mes jambes vacillent, j'ai du mal à tenir debout. Je n'arrive pas à ouvrir les yeux comme si mes paupières pesaient des tonnes mais j'étais en même temps complètement lucide et j'entendais tout ce qui se passait autour. C'est d'ailleurs là, après avoir marché un peu, que j'ai entendu un festivalier dire : « Euh, ça va ? » en s'arrêtant devant nous, et ce bâtard répondre : « Oui, elle est juste bien bourrée ». TOI, si tu te reconnais, s'il te plaît aide-moi, commente cette publication ou envoie-moi un mp ! Tu as sûrement des éléments précieux à me donner, un descriptif, n'importe quoi !
Nous continuons notre « marche » jusqu'au moment où je ne tiens plus debout et qu'il me porte. C'est là que j'ai compris que j'avais été droguée : je ne pouvais plus parler, ouvrir les yeux, et je n'avais plus le contrôle de mon corps. Par exemple, lever mon bras était impossible, comme si tout était anesthésié. J'ai entendu la tente s'ouvrir et se fermer et j'ai été violée. Je ne pouvais pas me débattre, mais j'entendais tout et je ressentais la douleur. Je suis partie du fest très tôt et j'ai été aussitôt passer les examens médicaux. Je ne suis pas encore allée porter plainte, parce que j'espère trouver ici des éléments que ce soit témoignages, photos ou vidéos. Alors je sais bien que vous allez me dire : « On va pas prendre des vidéos des gens dans le mal », mais peut être que dans une de vos vidéos on peut nous apercevoir quelques secondes par exemple. Je comprends aussi que certaines personnes ne souhaitent pas partager des photos/vidéos sous ce post par peur de léser une personne qui ne soit pas moi, c'est pourquoi je vous invite à me les envoyer par mp. Vous savez s'il y a des caméras de surveillance dans l'enceinte du Hellfest ? Et à quelle adresse mail je peux cntacter la direction ?
Quant à ma description, je suis blonde, cheveux mi-longs ondulés, j'avais un débardeur noir simple, un short en jean et des chaussures similaires à des Dr. Marteens, en plus fine. Mes tatouages n'étaient pas visibles.
Je ne sais pas si je suis la seule à avoir subi ça. Je n'arrête pas de penser au fait que, sur les autres soirs, il a peut être eu d'autres victimes. Ne vous taisez pas les filles. Je n'ai pas confiance en la justice mais je me dis que j'aurais la conscience tranquille d'avoir pu faire le maximum pour le chopper. »

Au-delà du sentiment glaçant qui s'empare du lecteur à la vue de ce message, il faut saluer le courage d'Aurore qui dénonce l'horreur dont elle a été victime dans un cadre qui se veut musical et détendu. Son cas n'est malheureusement pas isolé puisqu'en 2018 a été rendu un jugement à l'encontre d'un homme aujourd'hui âgé de 45 ans et qui avait sexuellement agressé une festivalière lors du Hellfest 2013. Selon un article paru dans 20 Minutes, l'homme venait de rencontrer la jeune femme et lui avait proposé un massage avant de l'éloigner de la foule. S'il maintient qu'elle était consentante au moment des faits, celle-ci nie en raison de son état d'ébriété, ce que la justice a confirmé, condamnant cet homme à un an de prison ferme et deux ans de sursis.

Rachel M., une autre festivalière, a également pris la parole sur les réseaux sociaux pour dénoncer son agression, au Knotfest cette fois-ci : « Coucou à vous tous d'abord, merci à tous d'avoir fait ce qu'est le Hellfest, ce festival magnifique qui est entré dans ma vie en 2015 pour la première fois, qui a habité mes rêves d'adolescence et qui a encore une fois été génial.
J'ai mis quelques jours à savoir si j'allais écrire ce post et je ne veux pas de votre pitié, juste vous informer que ça s'est passé et qu'il faut en parler… Sur le concert de Slipknot, j'étais tout devant, quasiment à la barrière, un mec me palpe les fesses 1 fois, 2 fois, 3 fois, je demande d'arrêter à chaque fois sans vraiment voir le con puisque Slipknot, première ligne…
La troisième fois, je commence à en avoir vraiment marre et j'envoie mes coudes derrière moi en gueulant et à ce moment là, je ne sais pas comme ça s'est passé mais mon agresseur (le même que la main sur mon cul ou non, je ne sais pas) en a profité pour glisser un doigt dans ma chatte (désolée du côté trash des termes), ça s'est passé en quelques secondes, j'ai rien vu venir, je sais que j'ai envoyé un mosh pit en hurlant et que je suis sortie par la barrière juste après en larmes de rage…
Toi connard qui a gâché mon concert de Slipknot, toi connard qui a violé une fille qui était au même festival que toi, toi connard qui n'a pas de race, je te souhaite de perdre ton putain de doigt… Tu m'as faite saigner, tu m'as dégoûtée du Knotfest, et j'ai même passé un début de vendredi assez compliqué à me demander si je prendrai le risque d'aller dans les pogos ou non.
Redit : J'ai envoyé un mail à l'organisation, on verra si j'ai une réponse en espérant que ça puisse changer quelque chose. Merci à tous pour vos messages de soutien et ne vous inquiétez pas, je fais encore confiance au monde du Metal et j'aime toujours êtres dans les concerts malgré ça… »

Le Hellfest (et Knotfest France cette année) est néanmoins loin d'être le seul festival concerné puisqu'en ce qui concerne les chiffres, le Ministère de la Justice rappelle que sur 30 000 plaintes enregistrées en 2015, moins de 7 000 condamnations ont été prononcées. En Angleterre, un sondage réalisé en 2018 a mis en lumière l'incroyable proportion de harcèlement sexuel dans les festivals puisque 43% des femmes de moins de 40 ans déclarent avoir subi un comportement sexuel non consenti pendant un festival de musique. 30% des femmes disent, dans cette même étude, avoir été victimes d'agression ou de harcèlement sexuel. Par honte, peur de ne pas être crues ou résignation, ces victimes se taisent souvent. Entre 2014 et 2016, ce ne sont pas moins de huit agressions qui ont été rapportées au cours du festival Reading, selon le Guardian.

Le Hellfest accueille en moyenne 25% de festivalières, et depuis quelques années, elles sont de plus en plus nombreuses à dénoncer les comportements déplacés et agressions dont elles font l'objet lors du festival. La pratique du slam est d'ailleurs souvent un sujet de controverses ; ce qui est l'occasion de rappeler que Sam Carter, le chanteur d'Architects, s'était fait remarquer pour avoir interrompu un concert du groupe le vendredi 18 août 2017 au Pays-Bas durant le Lowland Festival pour dénoncer une agression sexuelle dont il avait été témoin dans la foule, comme le rapporte le journal Le Monde. Il avait alors déclaré : « J'ai vu une femme, en train d'être portée par la foule. Je ne pointerai pas du doigt la personne mais je t'ai vu attraper son sein. Ce n'est pas ton putain de corps. (…) C'est dégoûtant et ça n'a pas sa place ici ! Va te faire foutre et ne reviens pas. »

Interrogée par Les Echos, Tiphaine Riou, militante du collectif Stop au Harcèlement de Rue, déclarait : « Il y a un côté beaucoup plus permissif dans ces événements [les festivals] que dans la rue. Comme il y a de l'alcool, parfois de la drogue, que les gens sont dénudés, la notion de consentement devient plus floue. Certains se permettent de faire des choses qu'ils ne feraient pas dans d'autres contextes. »

En réponse à ces agressions croissantes, les festivals sont contraints de réagir. Ainsi, le festival de Glastonbury a annoncé vouloir créer un espace réservé aux femmes. En 2016, de jeunes Écossaises formaient le collectif Girls Against, destiné à lutter contre les comportements sexistes et les agressions pour sensibiliser le public mais aussi les artistes. En 2017, c'est le festival suédois Bråvalla qui annulait son édition 2018 en raison du trop grand nombre d'agressions sexuelles (4 femmes ont déposé plainte pour viol et 23 autres pour agressions sexuelles). Ceci avait d'ailleurs provoqué de nombreuses réactions à l'image de celle de Jérôme Tréhorel, directeur des Vieilles Charrues : « J'ai vraiment halluciné. J'ai voulu savoir si le problème s'était posé ailleurs car j'avais l'impression qu'en France on était préservé de ça... C'est un sujet sur lequel on a alors échangé avec d'autres organisateurs pour connaître les pratiques des uns et des autres. ».

Les Vieilles Charrues avait d'ailleurs lancé une campagne anti-harcèlement lors de son édition 2018. Des festivals comme la Fête de l'Humanité, les Solidays ou Rock en Seine semblent d'ailleurs également sensibles à la question puisqu'ils font de plus en plus appel à des groupes militants pour tenir des stands. En Belgique, c'est le festival Esperanzah! qui va le plus loin avec le plan Safe Attitude Contre le Harcèlement et les Agressions, abrégé en SACHA, et qui comporte trois stands de prévention sur le site, un numéro d'appel d'urgence dédié, et une « safe zone » pour les éventuelles cibles de harcèlement où se trouve une professionnelle de santé.

Pour finir sur une note positive, Aurore N. a posté un nouveau message sur les réseaux sociaux annonçant qu'elle avait rassemblé assez d'éléments pour identifier son agresseur : « Merci à tous. Grâce aux partages de beaucoup d'entre vous, ainsi que celui de Sam Carter d'Architects, j'ai reçu de nombreuses photos, vidéos, mais surtout témoignages, dont quatre m'indiquant le même profil physique et tenue vestimentaire concernant le gars. Je vais donc me munir de tous ces éléments à la gendarmerie, et j'espère que tout ceci sera confirmé par les caméras présentes sur le site. Aussi je préfère clore le post ici, car mon histoire a été tellement médiatisée que je me fais littéralement harcelée par la TV et la presse. Même si la démarche me touche, c'est-à-dire libérer la parole des femmes violées, je pense que ce n'est pas encore le moment pour moi et encore moins à visage découvert… Je n'ai pas pu répondre à tous les messages, mais merci infiniment pour votre aide et votre soutien. »

Si ces situations restent minoritaires, il est essentiel d'y accorder toute l'attention possible et de mettre en place les systèmes permettant de les limiter jusqu'à les faire disparaître totalement. Les festivals sont des lieux de partage et de camaraderies où des gens se retrouvent unis pour leur amour de la musique, et il est important d'oeuvrer pour que cela reste le cas. A toutes les échelles, il est possible d'agir : en dénonçant les agressions dont on est témoin ou victime, en soutenant ces victimes, en intervenant si on assiste à une agression, en proposant des solutions au sein des festivals. Nous sommes une communauté unie par la même passion, respectons nos frères et nos soeurs !