Report INEQOUTABLE, RUO TAN, NYTT LAND @ Cirque Electrique le 18/04/2018 !
Peetoff
Journaliste

«Nytt Land ont su trouver un équilibre délicat et fragile entre spirituel et musical pour nous offrir un concert de la plus fine qualité»

Créé 18/04/2018
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Report : ‎Enora Nattfödd
Photos : Acta Infernalis

L'affiche de ce soir est pour le moins surprenante et originale puisqu'INeQouTable, projet solo de Mrn qui mêle productions studio, créations live et improvisations scéniques, ouvre le concert avant若潭 (Ruo Tan), un groupe de Ritual Drone Noise sino-français, et les rois de la soirée : Nytt Land, l'incarnation d'une musique Folk inspirée par le chamanisme sibérien. Le Cirque Electrique accueille cette belle soirée, prêts ? Alors suivez-moi !

C'est donc INeQouTable qui ouvre le bal. Comme nous vous le disions en introduction, c'est un projet solo donc il n'y a qu'un seul musicien sur scène, ce qui explique le temps de réglage nécessaire au bon fonctionnement des multiples pédales qu'il va utiliser durant sa performance. Malgré cette minutie, le début du concert sera gâché par un larsen, mais ce sera finalement corrigé. Le rituel s'ouvre avec le lancement de chaque instrument, un par un puisqu'ils seront ensuite samplés pour la performance live. Ce long processus de mise en route, très appliqué et plutôt original, attire l'attention et le silence se fait de manière très naturelle, comme si nous assistions davantage à une sorte de rituel quasi-religieux qu'à un concert. La partie uniquement mélodique se double d'une ligne rythmique qui confère une profondeur appréciable au set. A ce propos, nous sommes servis en ce qui concerne la diversité instrumentale puisque la guitare psyché, relativement classique, se retrouve associée à un bol de métal, mais aussi un vuvuzela. Dès qu'un nouvel instrument est utilisé, Mrn enregistre une ligne musicale puis lance le sample, navigant d'une pédale à l'autre. La mesure est décidément au coeur de ce set puisque le musicien prend le temps de se mettre en place et de faire tourner ses boucles pour perfectionner le réglage et laisser une ambiance s'installer. Quelques passages à la voix renforcent le côté mystique et planant et contraste avec le côté presque mécanique de ce show puisque cela apporte une touche organique. A quelques occasions, il se saisit d'un instrument avant de changer d'avis, de le reposer et d'en prendre un autre, et cette spontanéité, qui passe par l'improvisation, a quelque chose de rafraichissant et qui semble convaincre le public. La combinaison de samples et de chant presque religieux crée des compositions fantomatiques et presque dérangeantes par moment, mais toujours majestueuses. La fin est brutale, en un cri, et le public semble brusquement réaliser qu'il s'est laissé totalement absorber dans ce concert, mais qu'il faut maintenant en sortir.

Après cette véritable expérience musicale, 若潭 (Ruo Tan) prend la relève. Les instruments et pédales multiples d'INeQouTable sont rangés et de l'encens est disposé sur scène. Peu à peu, la salle est envahie de fumée. Après le rituel presque robotique que nous venons de vivre, il est temps de plonger dans l'univers Noise de l'artiste sino-français. A un chant qui semble tout droit sorti des limbes, des samples se superposent jusqu'à happer l'auditoire dans un tourbillon musical des plus riches et inquiétants. On a presque l'impression de faire face à un moine-DJ, et vous vous en doutez, cette association est des plus surprenantes mais la soirée met définitivement à l'honneur des artistes solitaires et puissants, que ce soit grâce à leur musique ou a leur présence scénique. Drone et Noise alimentent des créations musicales envoûtantes mais toujours avec une pointe qui prend aux tripes. Le projet verse dans l'expérimental avec des rythmiques minimalistes et des instruments rendus froids par la superposition d'effets. Le public répond visiblement positivement aux appels de Ruo Tan et entre presque en transe, agitant la tête en rythme mais de façon solennelle et maîtrisée ; et que faire d'autre face à cet homme sorti de la brume et au visage à peine éclairé par la flamme de quelques bougies ? La qualité sonore laisse parfois à désirer, d'autant plus avec l'usage de cassettes, mais l'engagement est tel qu'on fermerait presque les yeux sur ce détail. Les fans continuent d'arriver pendant ce set et la salle se remplie peu à peu mais, soyons honnêtes, il s'agit d'un public averti et déjà conquis, majoritairement composé de connaisseurs et d'amateurs de voyages aussi ésotériques que musicaux. L'usage d'une flûte apporte une touche légèrement Folk et rappelle les rituels chamaniques, un effet renforcé avec le sample de chant traditionnel chinois. Les influences orientales sont mises à l'honneur et créent un arrière-plan sonore unique en son genre. Plus le concert avance, plus Ruo Tan semble s'appuyer sur ces pédales, et sa dextérité pour passer de l'une à l'autre fait plaisir à voir, et emporte le public dans son univers. En contraste avec la fin du show d'INeQouTable, le son s'éteint doucement et finit par disparaître.

Nytt Land est un groupe que j'estime tout particulièrement ; en deux mots, il s'agit d'un groupe sibérien qui propose des compositions plus spirituelles que purement musicales tant elles empruntent à des atmosphères chamaniques. C'est la seconde fois que le groupe se produit en France alors, une fois que la scène a été dégagée des multiples pédales et qu'une batterie a été installées, un membre du staff monte sur scène et demande au public de rester le plus silencieux possible, de ne pas applaudir entre les morceaux et de respecter la cérémonie que Nytt Land va nous proposer. L'alcool rapproche les peuples mais il fait également oublier toute notion de respect puisque certains spectateurs ne se plient pas à cette demande. C'est dommage mais la très grande majorité du public se montre tout à fait compréhensif et attentif. Les présentations s'imposent et Anatoly Pahalenko (chant, taglharpa, flûte, guitare) et Natalya Pahalenko (chant, lyre, claviers, tambour), maquillés avec élégance, montent sur scène, suivis du batteur Sergey Silitcky. Des samples vont compléter cette performance puisque le quatrième membre du groupe, Vladimir Titkov (flûtes, harpe), est visiblement absent. A peine arrivés sur scène, le groupe nous transmet une force incroyable et dégage une énergie qui force le respect. Natalya Pahalenko prend la tête de la cérémonie, se muant sous nos yeux en grande prêtresse, et donne le tempo avec son tambour. Le groupe ramène véritablement à la vie une musique qui semble surgir d'un autre âge. Les propositions musicales du groupe sont assez éloignées de ce qui est communément considéré comme étant du Folk et le terme de Dark Shamanic leur correspond décidément à merveille. Les musiciens passent d'un instrument à l'autre dans le calme et le public, intrigué, se rapproche de la scène pour essayer de distinguer ces silhouettes fantomatiques qui s'agitant derrière un rideau de fumée. Les titres s'enchaînent mais les fans semblent avoir du mal à s'habituer à la demande qui leur a été faite de ne pas applaudir puisque des acclamations discrètes retentissent de temps à autre. Les deux vocalistes mêlent leurs voix pour des effets d'harmonie des plus réussis, d'autant plus que la chanteuse s'appuie sur une technique de chant polyphonique toujours impressionnante. Les chansons portent sur les thèmes de l'Edda poétique et sont rythmées par des percussions. Natalya est la maîtresse de cérémonie et mène la formation, et même le public, totalement subjugué par ce set d'une puissance et d'une beauté rare. Après plus d'une heure, le rituel touche à son terme et le public libère enfin sa joie à travers des applaudissements plus que chaleureux.

Setlist de Nytt Land :
1- Darraðarljóð / The Song of the Valkyries
2- Ragnarök
3- Norður / Yule Song
4- Deyr Fé / The Heritage
5- Völuspá
6- Drakkar
7- Hittusk æsir (Völuspá, 7-10)
8- Unz þrír kvámu
9- Hymn of Swargas
10- Sal Sér Hon Standa (Völuspá, 64-66)

Il fallait définitivement vivre cette soirée, la voir de ses propres yeux pour croire à son intensité car chaque musicien, dans son univers propre, a su embarquer le public dans une aventure d'une force rare et d'une grande originalité. Le mécanique INeQouTable, mais aussi l'onirique 若潭 (Ruo Tan), et enfin les mystiques Nytt Land ont su trouver un équilibre délicat et fragile entre spirituel et musical pour nous offrir un concert de la plus fine qualité.