Straight Songs Of Sorrow
Fred H
Journaliste

MARK LANEGAN

«Une fois encore, une œuvre riche et variée fournie par un Monsieur sincère, sensible, touchant, pudique, généreux et surtout talentueux.»

15 titres
Rock
Durée: 60'27 mn
Sortie le 08/05/2020
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L’infatigable Mark Lanegan n’est décidément pas prêt à lever le pied. En parallèle de ses multiples partenariats qu’il commet chaque année (Agrio, iAN Ottaway ou Humanist de Rob Marshall pour ne citer que les récents de ce début de 2020), l'américain à trouver le temps de rédiger ses mémoires. Baptisée « Sing Backwards And Weep », cette autobiographie qui sort présentement se veut le récit d’une vie riche, remplie de rencontres, d’amitiés, de pertes (Kurt Cobain, Layne Staley,...), d’addictions diverses (drogues dures), de douleurs, de violences, de colères mais aussi d’espoir, d’humour et même d’apaisements.

Pour accompagner son livre, le natif de Ellensburg nous propose « Straight Songs of Sorrow », sorte de bande son dudit bouquin. Au programme, quinze chansons totalement inédites qui font toutes références à un moment ou une personne spécifique décrits dans l’ouvrage. Aidé par son acolyte producteur Alain Johannes (Eleven, Chris Cornell), Mark a tout écrit seul à l’exception de 2 morceaux co-composés avec son épouse Shelley Brien. La belle pousse même la chansonnette avec son tatoué de mari (la ballade romantique 'This Game Of Love' et ses beats électroniques entêtants).

Adepte des travaux collaboratifs, notre chanteur à la voix rauque nourrie depuis plusieurs décennies au whisky et aux clopes, à convié quelques amis (et non des moindres) pour l'épauler. Ainsi, on retrouve Mark Morton de Lamb Of God à la gratte sèche sur 2 pistes acoustiques (le délicat 'Apples From A Tree', l'ode 'Hanging On (For DRC)'). On pense rapidement aux ambiances folk mélancolique d'un « Whiskey For The Holy Ghost » de 1994. Le copain de longue date Greg Dulli (The Afghan Whigs) est là aussi. Le co-fondateur de The Gutter Twins avec son pote Lanegan intervient pour des harmonies vocales et est soutenu par le violon incantatoire de Warren Ellis, comparse notoire de Nick Cave ('At Zero Below'). La légende John Paul Jones est également de la partie. Le multi-instrumentiste/arrangeur de Led Zeppelin nous gratifie de nappes de Mellotron merveilleusement hypnotiques ('Ballad Of A Dying Rover' et son texte choc « Je suis juste un homme malade,... malade ... Mes jours sont comptés »).

Guidé par cette volonté d’évoluer artistiquement à chaque nouvelle rondelle, Mark se (et nous) bouscule sans cesse. Faire 2 fois la même chose, trop peu pour lui. L’étasunien s'amuse à télescoper tous un tas d'univers bien différents et de personnalités venues d’horizons divers ('Daylight In The Nocturnal House' et son atmosphère étrange incorporé par Adrian Utley de Portishead, le bouleversant 'Churchbells, Ghosts' avec le concours du bassiste Jack Bates (fils de Peter Hook de Joy Division/New Order et membre live de The Smashing Pumpkins) et de l'auteur/interprète Ed Harcourt). Lanegan ose même s'aventurer en contrées expérimentales avec une musique électro générée par un ordi miniature appelé l'Organelle (les tentatives plus ou moins réussies que sont 'I Wouldn't Want To Say' et 'Internal Hourglass Discussion').

Plusieurs titres parlent de la dépendance et des dérives narcotiques ('Ketamine' partagé avec Wesley Eisold de Cold Cave, 'Bleed All Over' et ses boucles tourbillonnantes). A l’approche de ses 55 balais, l’ex-chanteur des Screaming Trees/Queens of the Stone Age est conscient d’être un survivant. Sans rien cacher, il se livre sur son (tumultueux) passé. Les paroles sont des plus explicites et sans concessions : « Je paie pour cette douleur que je mets dans mon sang » ('Stockholm City Blues' et ses arrangements à cordes). Mark ne se ménage vraiment pas : « Moche, je suis tellement moche ... Je suis moche, à l'intérieur comme à l'extérieur, on ne peut pas le nier » ('Skeleton Key'). Finalement, à l'instar de son recueil de mémoires, la galette se clôture sur une note positive avec un duo exécuté avec Simon Bonney de Crime & The City Solution (le magnifique 'Eden Lost And Found').

Mélangeant rock, acoustique, arrangements ciselés, expérimentations et fioritures électros, « Straight Songs Of Sorrow » est une gargantuesque galette. Globalement, Mark Lanegan (et sa kyrielle d'invités) réussit à combiner bons nombres éléments musicaux qui lui sont chers sans pourtant créer l’indigestion. Une fois encore, on a le droit à une œuvre riche et variée fournie par un Monsieur sincère, sensible, touchant, pudique, généreux et surtout talentueux.