Eye Of The Soundscape
Morbid Domi
Journaliste (Belgique)

RIVERSIDE

«Une musicalité de toute beauté qui vous touche directement la conscience, vous plongeant dans une solide introspection, dûment soutenue par une magistrale félicité. »

13 titres
Progressive Rock/Metal
Durée: 102 mn
Sortie le 21/10/2016
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Riverside, groupe Polonais de rock progressif formé à Varsovie en 2001, nous revient avec un projet assez particulier.
Avant de vous en dire plus, je souhaite recontextualiser les choses pour qu’il vous soit possible de prendre la pleine mesure de l’objet de la présente chronique et plus encore, pour espérer vous emmener dans la dimension plus humble de la vie au quotidien, surtout lorsqu’elle est confrontée à des expériences très difficiles.

Riverside, s’il officie dans le registre plus typé rock, nous a montré tout au long de sa carrière qu’il était capable de franchir les frontières du métal, sans forcément sacrifier son essence première. Ainsi, à l’écoute de leur excellente discographie, vous vous surprendrez à penser à de solides références (Dream Theater, Marillion, Opeth, Anathema, ou encore, à Porcupine Tree).
En 12 ans, sortiront 6 albums de très grande richesse musicale. De « Out of Myself » 2003 à « Love, Fear and the Time machine » 2015, les artistes ont largement démontré l’étendue de leur talent ; une belle technicité ainsi que la capacité à placer des atmosphères profondes et prégnantes.

Le succès de Riverside a toujours été lié à une très grande pureté alchimique résultant de l’union de 4 véritables artistes : Mariusz Duda au chant et à la basse, Piotr Grudziński, guitare émérite, Piotr Kozieradzki à la batterie et Michał Łapaj aux claviers.
Février 2016, l’ami de toujours, le joyeux compagnon, Piotr Grudziński décède, à l’âge de 40 ans, suite à un arrêt cardiaque. La famille de Piotr, les membres de Riverside, sont ébranlés.
Un élan de soutien des fans, de la presse spécialisée et de bien d’autres personnes attentionnées, va s’observer.
Les membres de notre désormais trio, vont adopter une attitude de grande humilité, celle de la réserve, celle de l’évocation des bons souvenirs passés avec leur regretté ami, devant l’éternel et ils continueront aussi à partager les souffrances en traversant ensemble cette bien pénible épreuve.
Les diverses tournées seront annulées.

Comme nous le savons tous, si nous perdons des êtres chers, la vie continue et nous devons poursuivre nos quêtes multiples car tel est notre destinée en ce bas monde.
Une première décision, louable et logique, c’était de nous annoncer la volonté de poursuivre les différents projets du groupe.
Une seconde décision allait tomber en août, le groupe continuera sous forme de trio. Il n’était plus question de rechercher un autre guitariste en remplacement du défunt Piotr. Nos trois amis de toujours continueront leur quête de sens ensemble, poursuivront l’œuvre sur base de leurs propres titres, étant les architectes de la genèse Riversidienne.

Cette expérience a aussi permis à Mariusz de refaire la synthèse de la carrière du groupe.
Il a cherché des balises, des significations à leur évolution.
Il est arrivé aux conclusions que les 3 derniers albums constituaient une sorte de trilogie, qu’il baptisera « La trilogie de la Foule ». Mais il sait aussi qu’avec ses compères, ils aborderont un tout autre virage, ils poursuivront cette évolution naturelle.
Sans doute est-il question de naviguer vers une autre trilogie. Ceci dit, il n’était pas question de brusquer les éléments.

Une autre décision unanime s’est prise, celle de sortir un album instrumental reprenant des plages bonus des albums antérieurs.
N’est-ce pas là le plus bel hommage que le groupe puisse proposer surtout si tel projet était une sorte de rêve, de finalité partagée par les artistes.
Voilà donc le moment de concrétiser ces aspirations et mieux encore, de nous surprendre en mettant sur album, le véritable A.D.N. du groupe, ses diverses influences, tous genres confondus.
C’était aussi l’occasion de ressortir du matériel ignoré du public, le fruit de certaines expérimentations faites, ou encore de remettre à l'honneur des morceaux qui étaient sur des CD Bonus. Non, l’abandon ne serait pas une option.

Vous voici en possession des clés vous permettant de situer cette sortie, album de transition, véritable hommage et bilan de carrière.
"Eye Of The Soundscape", est un album instrumental complémentaire de 102 minutes qui nous emmène dans bien des directions musicales.
Intéressons-nous au résultat…

Sur le premier CD, je découvre 2 nouveaux morceaux : « Where The River Flows » et « Shine ».
« Where The River Flow » me fait frissonner, ce morceau nous plonge dans une ambiance grandiose d’atmosphérique épique, soutenue par un riffing posé de guitare. L’électronique vous surprend dans la 4ème minute de cette plage et nous évoque un bon Jean-Michel JARRE. Le morceau s’élève, les électrons dansent, nous approchons d’une grande source lumineuse. Vers la 8ème minute, nous évoluons dans un registre plus progressif, plus transcendant encore et cette fois, je ressens l’ombre de Neil Diamond. Nous avons ici un véritable joyau musical.

« Shine » démarre dans un style plus contemporain, saccadé mais mélodique. Nous prenons de l’ampleur dans la seconde minute, découvrons des stimuli divers, tels des astéroïdes vous frôlant. Le riff de guitare est sludgé, c’est et lourd et aéré. Le travail est remarquable dans cette bien étrange dualité.

Nous retombons sur un mix du splendide « Rapid Eye Movement » de 2008 de l’E.P. « Schizophrenic Prayer ». En dehors d’un son pur, quasiment parfait, je retrouve la beauté du morceau d’origine. La différence est infime. Ceux qui ne connaissent pas doivent absolument découvrir cette merveille d’atmosphérique progressif. Les petites pointes de guitare sont fabuleuses, portées par un fond musical de très haute envolée. Pur bonheur.

Suivent deux pièces géniales, « Night Session » Part One and Part Two nous venant d’un bonus CD du 5ème album de 2013 « Shrine Of New Generation Slaves». La partie 1 nous brosse un ambient-lounge extraordinaire, puissant, accompagné d’un riffing western. Votre âme est happée au gré de la balade spirituelle. La seconde partie nous berce de saxo bien jazzy. Si ce genre possède la particularité de me rendre absolument malade, me causant des nausées inexplicables, je dois admettre que le dosage pertinent qui est fait ici, me rend la torture supportable, Riverside parvient à me garder dans son espace. L’électro de fond est bien plaisant et ces chants susurrés me bercent en tendresse. Je suis marqué par la différence très prononcée entre les 2 parties capitalisant près de 23 minutes apothéotiques.

Bien requinqué par cette première galette, je fonce sur le second C.D.
Oh bonheur, encore des nouveaux morceaux : « Sleepwalkers » ainsi que le titre éponyme de l’album.
Ce sleepwalkers vous scotche la tête dans ses sonorités bien électro, c’est génial…je retrouve des petits éléments à la Kraftwerk, ainsi que des riffs plus rocks sans verser dans l’E.B.M. des années 80. On y trouve une dimension éthérée. On décolle les amis.

De nouveau une petite piqure de rappel de l’EP précité de 2008 avec ce très planant « Rainbow Trip » remixé. Je retrouve toute la quintessence du morceau avec quelques arrangements affinés pour l’occasion. Il n’y a pas à dire Riverside excelle aussi dans la création d’espaces instrumentaux. Roohhh cette agitation de guitare dans la 3ème minute du morceau.

S’ensuit le formidable « Heavenland » tiré du bonus CD, du dernier album « Love, Fear and the Time machine ». Encore une envolée spatiale dans une ambiance de grande quiétude. Le morceau est lumineux. Toute forme d’émotion se trouve annihilée dans cet espace particulier.

Des mêmes sources que dessus, nous retrouvons aussi « Return » qui nous envoie dans un monde parallèle à « Oxygène » de Messire Jarre. Voyage spatial tout aussi garanti. Une gratte de guitare qui rappelle « Lily Was Here » de Dave Stewart et de Candy Dulfer.

Dans le même registre, « Aether » au son de basse extraordinaire et à son clin d’œil à l’univers de Blade Runner, nous conduit inexorablement au constat d’excellence.

« Machines » prend la relève dans un tempo bien différent mais tout en gardant cette architecture spécifique teintée d’ambient et d’atmosphérique.
Le superbe « Promise » est aussi remis à l’honneur, morceau plus terrestre, entre mélancolie et beauté paysagère. Nous dirons une petite balade en pleine campagne en période automnale.

Nous terminons notre voyage sur le 4ème nouveau titre, « Eye Of The Soundscape » qui nous plonge durant plus de 11 minutes dans un recueillement de type plus ambient. C’est brumeux mais on sent les premiers rayons du soleil qui viennent vous caresser la peau. La brume se lève, le soleil apparaît. Nous découvrons un paysage merveilleux mais doutons…sommes-nous bien dans un monde vivant ? Je ressens les mêmes sensations que celles délivrées par les plus grands groupes de Doom funéraire. La beauté n’est pas altérée, mais nous glissons dans des abysses. Il n’y a pas de retour possible. Le morceau est fabuleux, épuré, prenant, sidérant. Le silence de fin est sans équivoque. Nous ne reviendrons pas de cet ultime pèlerinage.

Déjà se posent mes premières analyses transversales...
Les nouveaux morceaux sont excellents. Nous décelons un très grand professionnalisme dans la construction. Les artistes sont musiciens et cela se sent. Si l’objectif de transition fut posé, on y trouve bien le volet introspectif post-traumatique.
Mais on y détecte aussi un message d’espoir, celui de la continuité, celui de la survie et de l’hommage à un frère qui ne disparaîtra jamais de leur esprit.

Je suis persuadé que Riverside nous procurera encore pas mal d’émotions. Une renaissance s’est amorcée et elle ne pourra que foncer dans un devenir prometteur.

Ceux qui possèdent déjà la version de l’album 2015 avec le CD Bonus auront pour raison d’acquérir cet opus, ne fut-ce que pour découvrir les 4 nouveaux morceaux et de redécouvrir les merveilleuses perles de 2008.
Pour les autres, vous souhaitez faire l’acquisition d’une belle musique d’ambiance spirituelle, loin des standards pompeux, foncez sur « Eye Of The Soundscape », véritable monument dur à égaler et quasiment impossible à dépasser.

Je salue au passage l’excellent artwork de Travis Smith, créateur de la pochette me faisant penser aux Shoegazeux d’Alcest.

En conclusion, avec «Eye of the Soundscape », Riverside nous montre d’excellentes qualités à composer des plages instrumentales atmosphériques, ambient, technoïdes et légèrement jazzy. Bien au-delà d’une composition technico-lumineuse, Riverside est parvenu à égaler l’univers Pink Floydien ; ce que peu de groupes sont en mesure de faire.


Morbid Domi (Octobre 2016)
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