HUMAN. :II: NATURE.
Baptman
Journaliste

NIGHTWISH

«HUMAN. :II: NATURE. est un album colossal, primal, exécuté avec une maestria qui force une fois de plus l’admiration.»

17 titres
Symphonic Power Metal
Durée: 81 mn
Sortie le 10/04/2020
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Un nouvel album de Nightwish c’est un événement, parce que c’est rare, excitant et parce que le groupe dispose de cette aura grandiose propre aux légendes. Pour beaucoup dont votre serviteur, Nightwish a d’abord été un choc culturel, une découverte majeure, l’entrée dans la sphère métal, le début du voyage musical initiatique de toute une vie. Grandiloquence, dithyrambisme et usage de superlatifs à répétition semblent presque contractuels dès qu’on entreprend la tâche ardue d’écrire à propos de ce groupe qui justement sait si bien écrire. Nightwish n’a pas usurpé sa place parmi les groupes les plus aptes à nous raconter des histoires, nous faire voyager encore et encore à travers continents, époques et surtout en nous-mêmes. Epique, massif, grandiose, sublimes, autant d’adjectifs qui figurent aux crédits de fin de chaque concert et album du groupe. Nightwish est un groupe d’une puissance évocatrice, d’une force primale qui ne peuvent qu’estomaquer. Du haut du piédestal qu’ils ont conquis au cours de leur quart de siècle de carrière, le groupe parvient pourtant à nous parler intimement. On a tous des souvenirs avec Nightwish, leur musique est un tel support émotionnel que quand on les voit enfin sur scène, on a l’impression qu’on a participé au spectacle. Très peu de groupes parviennent à réaliser ce tour de magie.

Pourtant, on ne peut vraiment pas parler de l’histoire du groupe comme celle d’un long fleuve tranquille. Nightwish, c’est une histoire passionnée, fusionnelle et déchirante, façonnée par des moments d’extraordinaire communion et d’extase collective (un petit coup d’œil attendri au DVD de "End of An Era" sur mon bureau qui a tourné sans cesse dans mon lecteur et qui en reste un des plus beaux exemples), mais autant déchirée par des ruptures brutales, des départs tragiques, des moments de doute...C’est là qu’un aspect remarquable du groupe et dont on parle paradoxalement assez peu nous frappe de plein fouet. Pensez-y un instant : combien de groupes avec un tel rayonnement connaissez-vous qui ait survécu à 2 changements de lead singer ?

Ce nouvel album, "HUMAN. :II: NATURE.", très attendu depuis son annonce, prouve la résilience hors du commun d’un groupe qui bien loin de péricliter et de souffrir du temps qui passe, est toujours fort.

Frapper fort, l’album a su le faire dès le début de la promotion en suscitant un vif intérêt et enthousiasme à l’annonce de son format : un double album studio, le premier dans l’histoire du groupe : un premier disque constitué de morceaux interprétés en groupe puis un deuxième renfermant pas moins qu’une symphonie entière, sobrement intitulée "All The Works Of Nature Which Adorn The World". Il faut reconnaître à Tuomas d’avoir toujours eu le sens de la formule.

L’album s’annonçait dès le départ comme très mystérieux. Un titre énigmatique avec des symboles dont Tuomas a tenu à garder le secret en interview mais qui font penser à des barres de reprise sur une partition, puis les symboles cunéiformes sur la pochette pour lesquels le groupe a fait appel aux services de l’archéologue David Rohl, et qui constitueraient les plus anciens symboles connus de l’humanité pour désigner l’Homme et la Nature.

Puis la surprise à la sortie du clip de 'Noise'. Un pamphlet acerbe autant qu’une mise en garde réelle contre l’addiction humaine, plus particulièrement à Internet et aux réseaux sociaux à travers lesquels l’ego a trouvé son plus efficace véhicule. Tuomas insistait en interview avec nous sur le fait que le clip ne dénonce pas ces outils en tant que tels, outils qu’il confesse par ailleurs utiliser et apprécier grandement pour les utilisations saines qu’ils offrent et le progrès qu’ils permettent d’accomplir, mais qu’il met bien en garde contre l’addiction à ces outils et le détournement qui en est fait à des fins égotistes.

Avec tout ça, nous étions plus qu’impatients d’en savoir plus sur "HUMAN. :II: NATURE.".

Alors plongeons et commençons par le premier disque, les morceaux en groupe.

Les nouveautés que propose "HUMAN. :II: NATURE.", outre son format inédit, ne sont pas révolutionnaires mais néanmoins très intéressantes. On y entend d’abord Troy s’affirmer en tant que chanteur puisqu’il se voit attribuer un titre en lead, et un autre en duo avec Floor. Ensuite, l’album renferme probablement l’un des titres les plus heavy de la carrière de Nightwish, le survolté 'Tribal'. C’est d’aillleurs cet aspect tribal qui marquera le plus les esprits lors de la première écoute.

On comprend aussi très vite le travail effectué sur les rythmes, plus variés qu’à l’accoutumée et judicieusement utilisés. Indéniablement la palette des signatures rythmiques est l’une des grandes forces de ce premier disque. On constate une variété très bienvenue entre singles efficaces en binaire comme 'Noise', et rythmiques impaires. Le ternaire est particulièrement maîtrisé dans l’album. Il suggère une chevauchée allègre et confiante dans 'Pan' ou une valse bancale dans 'Shoemaker'. Certains placements sont ingénieux comme le chant de Floor sur 'Music', le premier morceau, dans lequel la base est majoritairement en 4 temps sur le couplet, mais le chant est décalé, sautillant, indépendant.

Bien sûr, avec une pochette et un titre pareils, on était en droit de s’attendre à une part-belle laissée aux morceaux folkloriques et aux rythmes tribaux. Nightwish a toujours remarquablement su s’approprier avec goût et justesse le style musical de différents pays et peuples comme les Amérindiens sur 'Creek Mary’s Blood' sur "Once", 15 ans auparavant, ou encore la musique celtique sur bon nombre de titres depuis 2007, notamment sur "Dark Passion Play" avec 'The Islander'.

Pour l’aspect tribal, c’est sur le bien nommé… 'Tribal' que tout se joue. Tout y est : violon oriental, tambours battants, incantations rituelles, haka, superposition de rythmes énergiques joués sur des percussions diverses et variées… le tout sur une base qui, on l’a dit, plus haut, constitue aisément l’un des titres les plus heavy jamais composés par le groupe. Floor est à la limite du growl, Emppu a réglé sa saturation au maximum, Kai à la batterie joue comme si sa vie en dépendait et nous gratifie d’un break à pleine vitesse qui vient couronner une ascension épique, grosse caisse à chaque pied. C’est là le titre le plus novateur de ce premier disque.

Les morceaux d’inspiration celtique sont bien sûr de retour, plus forts que jamais, avec notamment l’excellent 'Harvest'. C’est ce morceau d’ailleurs, qui voit Troy s’illustrer en lead singer, un poste qui était ordinairement laissé à Marco sur ce genre de titre, et qui figure sans conteste parmi ce que le groupe a produit de mieux dans cette catégorie. Un refrain joyeux et entêtant qui nous fait plus de bien que jamais en ce moment et qui nous donne irrésistiblement envie, quand la crise sera passée, de danser dans les hautes herbes, succède à une introduction de batterie exclusivement sur les toms. 'How’s The Heart', qui arbore aussi fièrement les couleurs celtiques est le pendant plus énergique de 'Harvest' et joue le rôle du morceau fédérateur auquel Nightwish nous a habitués et qu’on verrait bien en fin de concert. Là rien à dire, on a des compositions d’une qualité indéniable et qui, si elles n’apportent pas de réelle nouveauté, démontrent à quel point les finlandais ont maîtrisé l’alliance des influences celtiques et métal.

Il y a surtout des moments véritablement magiques sur ce premier disque. On tombera aisément sous le charme de 'Pan' avec ses airs de comptine au clair de Lune sur fond de sabbat aux sorcières. On a l’impression d’être plongé dans un jardin sépulcral sur la scène d’une tragédie grecque classique alors que le chœur, vers la fin du morceau, nous énonce le funeste sort qui nous attend. Ce titre est l’une des plus belles réussites du disque, remarquablement évocateur, avec un refrain qui rappelle les plus glorieuses heures de Nightwish dans la lignée de "Century Child" et "Once". Un titre ensorcelant.

La 2ème perle de ce premier disque est 'Shoemaker'. Bon sang, que ce titre est bon. Déjà la rythmique est géniale. Cette valse bancale et macabre légère qui nous emmène nous fracasser contre les doubles croches implacables de grosse caisse/guitare. Puis ces duos entre Floor et Troy qui joignent les sections du morceau. Enfin ce final un poil long peut-être mais très beau qui nous fait frissonner avec ce chœur d’opéra qui nous ramène là aussi 15 ans en arrière…sans voler la vedette à Floor qui fait un travail remarquable sur ce morceau en particulier, on ne peut s’empêcher de penser au monstre ce que ce titre aurait donné avec Tarja…

Jusque-là, tout semble parfait ou presque, n’y-a-t ’il donc aucune ombre à ce tableau ? La réponse est sous-entendue dans la question bien sûr. On pourrait résumer la chose en disant que ce qui pêche surtout sur "HUMAN. :II: NATURE." CD#1 ce sont les morceaux solo de Marco et Floor.

Tout est affaire de goût et de préférences, mais l’un n’allant pas sans l’autre, la mise en avant d’un troisième chanteur en la personne de Troy a nécessairement dû entraîner la mise en retrait d’un autre.

Ainsi tout fan de Marco ne pourra que regretter sa mise de côté sur ce disque, pour ne pas dire au placard pour parler durement. Mis à part des chorus sur Noise ou Pan par exemple dont il s’acquitte d’ailleurs très bien, le seul titre qui lui est dédié, 'Endlessness', est franchement moyen…bien en deçà du niveau de qualité global du disque et bien trop peu marquant pour un morceau de conclusion. En somme un final un peu laborieux et douloureux qui risque fort de passer à la trappe après plusieurs écoutes. Non qu’il soit mauvais, pensez-vous, mais par comparaison avec le reste, il sonne un peu fade, un peu téléphoné. Avec le tempo lent et la rythmique pesante de Kai on se traîne pendant 7 minutes, avec un solo de guitare un peu trop cheesy qui n’apporte qu’un lyrisme artificiel là où le duo Floor/Marco sur le refrain de ce même titre fonctionne déjà bien mieux. Si on apprécie la rotation dans les chants lead, quel dommage tout de même de reléguer Marco au dernier plan, en fin de disque, en queue de poisson, sur un morceau peu convaincant, qui plus est.

Côté Floor, si cet album la voit déployer toute la richesse de sa palette vocale, envers laquelle Tuomas ne tarissait pas d’éloges, il ne laisse finalement à elle seule qu’un morceau de second voire de troisième plan : le banal 'Procession' qu’on aurait très bien pu entendre sur "Endless Forms Most Beautiful", 5 ans auparavant. Le titre s’annonçait pourtant intéressant avec son intro électro inattendue. Mais très vite, la routine s’installe, la voix rentre en douceur, puis la batterie, on arrive en suspens sans suspense avant le refrain, la flûte proverbiale arrive et puis c’est parti pour un refrain consensuel sans grand intérêt. C’est regrettable car si on comprend la difficulté structurelle de se passer du final de Marco, et la cohérence contextuelle de Procession avant le rituel fou de 'Tribal', on aurait tout de même pu se passer du premier. D’ailleurs, essayez d’écouter 'How’s The Heart' puis 'Tribal' à la suite en évitant 'Procession', ça marche très bien. Passer d’un duo en voix grave en fin de 'How’s the Heart' directement à un morceau tribal à base de mantras shamaniques et hakas sur 'Tribal' n’a rien d’incohérent, ça présente d’ailleurs plus d’intérêt que de passer par ce malheureux détour.

Passons au deuxième disque : la fameuse symphonie.

Si le premier disque traitait de l’Homme, ses origines, sa civilisation mais aussi ses défauts et ses faiblesses, le deuxième, lui est la « lettre d’amour de Nightwish à la Planète Terre » pour reprendre la formule de Tuomas.



On avait déjà pu entendre les compositions instrumentales de Tuomas sur la BO d’"Imaginarium" et donc on n’avait pas le moindre doute sur sa capacité à relever le défi. "All The Works Of Nature Which Adorn The World" fait véritablement figure de musique de film. La pièce commence et se termine par un poème puis déploie toute la panoplie : les cuivres, les cordes, les chœurs, et même le biniou de Troy sur 'Moors'. S’y trouvent également des bruitages comme de l’eau qui coule. La pièce évoque tour à tour contemplation, sérénité, course poursuite frénétique dans 'Aurorae'...

Le message final est annoncé après une énumération de personnalités, humaines, avec leur défauts et leurs qualités : « tout ceci, c’est notre Maison, c’est Nous ».
"All The Works Of Nature Which Adorn The World" est une belle démonstration de composition, qui sans doute divisera les auditeurs. Sans doute certains, n’y voyant que du playback de Nightwish ignoreront cette pièce tandis que d’autres ne pourront envisager une écoute de l’album sans elle. C’est, quoi qu’il en soit, un beau cadeau que nous fait le groupe. A l’heure où de plus en plus de formations de métal jouent sur scène avec des chorales et des orchestres, on se demande bien à quoi ressemblerait une performance de Nightwish incluant cette pièce jouée dans son intégralité.

En conclusion, "HUMAN. :II: NATURE." est un album colossal, exécuté avec une maestria qui force une fois de plus l’admiration. Témoignage de la longévité et de l’extraordinaire résilience du groupe, il livre, si on filtre les quelques morceaux quelque peu "filler" du disque, un cœur palpitant, une œuvre pleine de vigueur et d’espoir, qui nous invite à retrouver nos racines et le lien qui nous unie à la Nature. Si nous ne pouvons pas le faire physiquement dans les temps troublés que nous vivons actuellement, nous avons au moins ces mélodies et ces rythmes pour nous y préparer.

Retrouvez l'itw de Tuomas par URN ici : www.unitedrocknations.com/interviews-int.......5