Franckensteina Strataemontanus
Baptman
Journaliste

CARACH ANGREN

«Marquant une année troublée et chargée de symbolisme pour le groupe, Franckensteina Strataemontanus est sans doute ce que Carach Angren a produit de mieux depuis 10 ans »

11 titres
Horror Metal
Durée: 51 mn
Sortie le 26/06/2020
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2020 est une année à marquer d’une pierre blanche pour Carach Angren. C’est une année de sortie d’album avec d’abord avec ce Franckensteina Strataemontanus particulièrement alléchant, mais une année symbolique aussi pour les fans hardcore du groupe et adeptes de statistiques. 2020 célèbre en effet toute une série d’anniversaires d’albums précédents : le 5ème anniversaire de This Is No Fairytale (2015), la 1ère décennie de Death Came Through a Phantom Ship (2010) et les 15 ans de leur EP The Ghost of Raynham Hall (2005). Pour ceux qui suivent le groupe depuis un moment déjà, cela fait bizarre de se dire que le groupe va bientôt sur ses 20 ans d’existence.

Comme si tout cela ne suffisait pas, 2020 aura vu le coup de théâtre du départ de Namtar (batterie), membre fondateur et frère d’Ardek (clavier/composition). Annoncée début février dernier, alors que le batteur avait, des mois auparavant, enregistré ses parties de batterie pour Franckensteina Strataemontanus, cette démission était totalement inattendu. Un vrai choc pour les fans. Mais suivi très rapidement d’un soutien chaleureux apporté aussi bien au désormais duo Carach Angren en les personnes d’Ardek et de Seregor (chant lead/guitare studio), qu’à un Namtar lassé et frustré de voir ses créations d’équipements scéniques se voir systématiquement rangées au placard suite à des changements de planning, de salles, de line-up, de temps d’installation… survenus au cours des tournées. Les prochains concerts de Carach Angren dont bien sûr le contexte actuel ne permet pas de prévoir la nature et les dates, seront donc assurés par Michiel van der Plicht, un batteur émérite qui avait déjà remplacé Namtar lors de la prestation du groupe lors du 70 000 Tons of Metal, un festival croisière sur un paquebot-salle de concert.

Que nous réserve Franckensteina Strataemontanus ? Au bout de 5 albums, (7 en comptant les 2 EP), ne risque-t-on pas de se voir servir la même recette, quel rôle et place peut avoir cet album dans une discographie déjà vieille de plus de 15 ans, le groupe peut-il se réinventer, qui plus est, à un moment critique de son histoire ? Coupons court au suspense : Franckensteina Strataemontanus, de l’humble avis de votre serviteur dévoué, s’il ne révolutionne pas la formule Carach Angren, se taille une place de choix dans leur discographie. Plus encore, bien plus inspiré et efficace que ses 3 prédécesseurs, il est sans doute le meilleur opus que le groupe ait livré depuis Death Came Through a Phantom Ship. Il y a fort à parier qu’il plaira aux fans de la première heure, qui étaient peut-être restés sur leur faim avec les albums précédents. Paradoxalement, quand on considère la crise qui a suivi sa production, bien des raisons laissent donc à penser que Franckensteina Strataemontanus annonce le passage du groupe à un niveau supérieur, en termes de production et, on l’espère, de live.

Fidèle à la tradition et à la signature du groupe, Franckensteina Strataemontanus est un album concept. Il nous emmène à la rencontre de Johan Conrad Dippel (1673 – 1734), un personnage historique ayant selon toute vraisemblance été la principale source d’inspiration pour le Dr Frankenstein de Mary Shelley. Dippel était obsédé par la quête de l’élixir de vie, s’adonna à des expériences interdites sur des cadavres d’animaux en premier lieu et fut honni par ses contemporains pour ces raisons.

Comme on le verra plus tard dans cette chronique, nos amis de Carach Angren ne se limitent pas à retracer uniquement l’histoire de ce personnage, ce qui fait la force de cet album.

Musicalement, on retrouve vite ses repères. L’exquise combinaison de black métal enrichie d’éléments death (comme les growls et le riff du couplet du morceau éponyme), et d’arrangements symphoniques fonctionne toujours aussi bien. On apprécie d’ailleurs un retour à des blasts beats typiques du black métal sur Scourged Ghoul Undead notamment avec une superbe performance de Namtar d’une précision chirurgicale. Les 4 premiers titres sont impitoyables et satisfont notre soif de violence musicale immédiatement alors qu’à peine un tiers de l’album s’est écoulé.

L’expressivité et le jeu d’acteur de Seregor n’ont jamais été aussi flamboyants. Lorsque, jouant Dippel, il jubile « It’s alive ! » (« Il est vivant ») à propos de sa monstrueuse créature dans The Necromancer, ou quand à l’inverse, se mettant dans la peau du monstre terrifiant, détesté, et conscient de sa monstruosité il interpelle son maître plein de rancoeur : « Master ! » dans Sewn for Solitude, enfin, dans la peau d’un tueur en série nécrophile quand il déclame, dans la langue de Goethe, roulant chaque consonne avec l’autorité d’un Till Lindemann « Die Leiche ist noch Frisch ich trinke ihr Blut. Oh Gottverdammt das tut richtig gut » (« le cadavre est encore frais, je bois son sang. Oh putain, ça fait vraiment du bien ») dans Der Vampir von Nürnberg. Mention spéciale au mantra « Franckensteina Strataemontanus » sur le morceau titre. Scandés avec une exquise maîtrise par Seregor qui fait une fois de plus honneur au nom de son groupe (« Carach Angren » signifie « Machoires d’Acier » en Sindarin, une langue inventée par JRR Tolkien), ces deux mots, répété à de maintes reprises, vous resteront en tête et vous vous surprendrez à les prononcer à votre tour à l’envi, une fois le morceau terminé !

En ce qui concerne les arrangements, les influences industrielles apportées par Ardek et qu’il a développées lors de son travail sur les arrangements de plusieurs titres pour Till Lindemann et sur ses propres productions solo sont particulièrement audibles ici. En particulier sur le morceau titre vers 1 :30 là où retentissent des basses saturées du plus bel effet, dignes de la bande son de Doom. Mais ces sonorités industrielles ne nuisent nullement aux passages orchestraux, superbement produits et réalistes. L’ajout d’un véritable violon, interprété par Nikos Mavridis (qui avait déjà enregistré pour le groupe en 2012 sur le titre The Funerary Dirge of a Violinist) sur l’intro de Sewn for Solitude en particulier, complète le tableau et renforce le côté organique des arrangements.

La fameuse outro orchestrale qui clôt les albums de Carach Angren est bien sûr présente sur Like a Conscious Parasite I Roam, dans sa plus belle expression. Une superbe envolée romantique portée par le violon de Nikos et le piano d’Ardek qui se répondent. Peut-être la meilleure fin d’album depuis Lammendam.
Le morceau bonus, Frederick’s Experiments est quant à lui une très belle surprise. N’allez pas imaginer un morceau de remplissage ou un remix instrumental d’une démo qui traînait dans un coin, bien au contraire. C’est, d’une façon surprenante, un des meilleurs titres de l’album ! Diablement efficace et aggressif, 2:40 au compteur seulement, un titre éclair qui rappelle les plus glorieuses heures du Carach des débuts et de Ghost of Raynham Hall.

Bien qu’indéniablement rattaché au style forgé par le groupe au cours de ses 15 années et plus d’existence, l’album marque quelques nouveautés importantes que les fans assidus ne manqueront pas de noter dès la première écoute.

La présence exacerbée de la basse dans le mix frappe tout de suite. Celle-ci se faisait assez discrète dans les productions du groupe jusque-là, ici, impossible de l’ignorer. The Necromancer ouvre même sur une intro à la basse, un choix inédit. L’influence de Robert Carranza (Marilyn Manson) à la production y est pour beaucoup. Choisi pour son travail sur les basses, trop peu présentes au goût d’Ardek sur les productions de métal extrême, l’ingénieur californien est parvenu, au terme de deux mois de travail de mixage, à harmoniser les fréquences et pistes des morceaux très fournis de Carach Angren en faisant ressortir les basses. Parvenir à rendre audibles et distincts arrangements orchestraux, instruments acoustiques comme la batterie, électriques, voix gutturale et clean et effets sonores le tout sur des tempos très élevés et à un volume qui l’est tout autant, n’est clairement pas chose aisée. On pourra toutefois, à moins d’avoir un excellent matériel audio, trouver la basse vraiment trop présente sur le refrain de Scourged Ghoul Undead où vite celles-ci perdent en précision pour donner l’impression d’un vrombissement circulaire. En revanche, rien à dire sur l’intro de The Necromancer ou sur Monster avant que Seregor ne fasse son entrée. Entendre distinctement des fréquences jusque-là difficiles à percevoir donne de nouvelles couleurs à la musique de Carach Angren.

Une autre nouveauté offerte par Franckensteina Strataemontanus concerne le chant. En premier lieu la présence d’Ardek aux chœurs. Le claviériste s’était déjà essayé au chant sur ses albums solos et prend ici son envol sur le refrain de Sewn for Solitude et sur le pont d’Operation Compass. Sa performance est tout à fait correcte, complète avantageusement les growls de Seregor, une heureuse circonstance quand on sait que le groupe est désormais un duo. Seregor quant à lui, s’essaye pour la première fois au chant clean sur le refrain de Franckensteina Strataemontanus. Lors de notre interview avec lui fin janvier, il avouait être incertain avant d’enregistrer ses parties, ne prétendant par être un chanteur clean. Toutefois le résultat l’avait satisfait.

D’un point de vue narratif et construction de l’histoire, Franckensteina Strataemontanus se différencie de ses prédécesseurs.

Les 2 EP : The Chase Vault Tragedy (2004) et The Ghost of Raynham Hall puis les albums Lammendam (2008) et Death Came Through a Phantom Ship suivaient un schema narratif similaire. Au cours de l’introduction et du premier morceau, l’auditeur assistait à un événement surnaturel macabre qui survenait dans le temps présent de la narration (époque passée ou contemporaine). Le corps de l’album et du récit était constitué ensuite d’un flashback en plusieurs épisodes qui retraçait la tragédie ayant abouti à cette manifestation horrifique. Enfin le dernier morceau et l’outro quand elle existait, nous transportait ici et maintenant pour nous donner froid dans le dos en nous rappelant que cette malédiction existe encore et que nous pourrions bien en être les infortunées victimes.

Avec Where The Corpses Sink Forever (2012), le groupe avait changé radicalement sa méthode en rompant la continuité narrative entre les morceaux. En partant d’un thème général, dans ce cas précis les horreurs de la guerre, le groupe proposait une série de mini-histoires indépendantes, une par morceau, qui exprimaient chacune une époque, un aspect et une facette horrifique particulière des conflits armés. Le tout étant, un peu artificiellement et de manière moyennement convaincante il faut le dire, relié par l’introduction et la conclusion. Dance and Laugh Amongst The Rotten (2017) proposait lui aussi une histoire non linéaire avec le concept d’une planche Ouija.

Enfin, This Is No Fairytale (2015), peut-être leur album aux textes les plus graphiques et violents, est à ranger dans une 3ème catégorie : la reprise façon Carach Angren et horrifique d’une histoire populaire, ici, l’aventure d’Hansel et Gretel. L’approche du groupe est de marquer fortement son auditoire en revisitant ce conte à l’époque contemporaine dans un contexte particulièrement choquant et visuel : celui de familles déchirées par des violences domestiques.

Franckensteina Strataemontanus est à la croisée des chemins et apparaît comme le mélange idéal de ces 3 techniques que l’on vient de décrire. On a un peu de tout. D’abord l’introduction qui prend des allures de conte macabre avec un thème au piano et un narrateur qui n’est pas sans rappeler Sir David Attenborough, suivie de la traditionnelle apparition surnatuelle dans Scourged Ghoul Undead, auquel Carach Angren nous a habitués. Ensuite l’histoire en plusieurs épisodes : celle de Johann Conrad Dippel. L’inspiration du Dr Frankenstein fait l’objet d’une narration linéaire qui s’étale sur plusieurs titres consécutifs : Franckensteina Strataemontanus, The Necromancer et Sewn for Solitude, puis Monster et Like a Conscious Parasite I Roam. Les titres restants, y compris le morceau bonus, sont autant d’histoires indépendantes qui ne sont pas directement liées à l’histoire de Frankenstein mais gravitent tout de même autour parce que le nom de Dippel y est mentionné (la fameuse « huile de Dippel » utilisée pendant la 2de Guerre Mondiale par l’armée britannique pour empoisonner l’eau des puits en cas de retraite, dans Operation Compass) ou parce qu’elles parlent de la quête de vie éternelle d’un psychopathe (le véritable faits-divers d’un serial-killer nécrophile allemand dans Der Vampir von Nürnberg).

Ainsi l’approche narrative de Franckensteina Strataemontanus est innovante car le concept de l’album ne s’arrête pas à une simple adaptation du roman de Mary Shelley, maintes fois vu et revu. L’intelligence du groupe est de proposer une double lecture : sous la référence bien connue au monstre de Frankenstein, des thèmes plus psychologiques et abstraits sont traités : la quête malsaine de l’élixir de vie et ses ramifications, la volonté de l’homme de s’élever au rang de Dieu...Carach Angren prouve son brio à aborder des thèmes complexes tout en mêlant judicieusement réalité historique et fiction horrifique jusqu’à brouiller les frontières entre les deux.

Franckensteina Strataemontanus est en conclusion, une réussite totale pour Carach Angren aussi bien sur le plan musical que narratif. La montée en gamme de la production, la recherche des arrangements, les défis que se sont lancés Ardek et Seregor en s’autorisant à sortir de leurs rôles respectifs, le rappel d’un véritable interprète en appui de la section symphonique sont autant de choix qui ont porté leurs fruits. Musicalement, ils risquent bien de mettre tout le monde d’accord : nouveaux fans tout comme fidèles de la première heure, ceux qui préfèrent leur aspect black métal et ceux qui apprécient le mélange des genres. Narrativement le thème de Frankenstein aurait été plat et sans grand intérêt s’il n’avait pas été conçu plus comme un exemple et un cas particulier d’un thème plus large : le sombre désir de triompher de la mort. On a des refrains mémorables qui prennent tour à tour des allures de mantras démoniaques, de comptines macabres ou d’éructations de psychopathes soutenus par des mélodies et arrangements qui les servent avec brio. L’enthousiasme d’Ardek et Seregor vis-à-vis de leur nouvelle création était palpable au cours des deux interviews que nous avons faites avec eux et on comprend désormais pourquoi.