KHEMMIS
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Doom/Stoner/Sludge Metal
Chroniques

Deceiver
Fabien
Journaliste

KHEMMIS

«Que dire de plus si ce n'est que Khemmis va devoir bien comprendre qu'il est désormais entré dans la cour des très grands et qu'il se doit de se montrer à la hauteur.»

6 titres
Doom/Stoner/Sludge Metal
Durée: 41 mn
Sortie le 19/10/2021
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Trois ans après son dernier album, Khemmis a entrepris de sortir de sa torpeur d'airain pour délivrer au monde sa dose quotidienne de langueur et de brutalité. Il était temps. Forts de leurs trois précédents méfaits, les enfants prodiges d'Héphaïstos poursuivent sur leur lancée en nous délivrant avec un savoir-faire bluffant ce nouvel éloge de la lenteur. Doucement, pesamment, Khemmis, à la façon d'un ballet d'agiles pachydermes, conjugue ses arabesques et ses pointes au pesant de l'impératif. Les petits rats n'ont qu'à bien se tenir, les raminagrobis de Denvers sont de sortie et ils ont faim.

Plébiscité par une presse sous le charme, le trio était assurément attendu au tournant et force est de constater que décidément rien n'y fait, il persiste à être bon. Ce qui frappe, de prime abord, c'est cette constance classieuse qui ressort des six titres de ''Deceiver''. Il n'aurait pourtant pas été scandaleux de se laisser aller à une petite maladresse, un tout petit faux pas, ceux-ci auraient été pardonnés. Il est agréable de pardonner parfois. Mais voilà, ces messieurs ne cèdent pas, ce sont de présomptueux sires qui doivent penser que si l'orgueil est un vilain défaut, le défaut d'orgueil est lui un vilain fléau.

Comment faire, il est vrai, pour être mauvais quand on maîtrise aussi bien son sujet ? Comment être sot quand on respire l'intelligence ? Le résultat est terrible parce qu'il est implacable, c'est ainsi. Khemmis assure, il en a conscience et n'en démord pas. Pour être convaincu, il suffit de savourer le miel lesté au plomb de 'Shroud of Lethe'.Tentez après cela de vous souvenir que vous étiez sceptiques, la chose est impossible, le Léthé ne faillit jamais. Huit minutes d'amnésie et de contentement béat, voilà ce que propose ce morceau impeccable. La messe est dite et les prêtres défroqués peuvent s'en aller gambader au clair de lune en montrant leur fondement blanchâtre et dégoûtant.

Avec la régularité du marteau sur l'enclume, les velus vulcanologues de Denvers alignent les hymnes doom avec une fluidité inflexible. Le riffing avance, inspiré, entêtant, mélancolique et à certains égards somptueux. 'Living Pyre' et 'House of Cadmus' entretiennent à merveille cette inexorable dynamique ponctuée par des soli judicieux eux-mêmes attentifs à ne pas briser une harmonie savamment dosée. Il s'agit à chaque plan d'apposer sa pierre à l'édifice, son morceau de granit supplémentaire à cette œuvre colossale tant par sa densité et sa masse que par sa délicatesse.

A ce titre, on notera le travail des voix, souvent joliment doublées et parfois entrecoupées de growls rageurs. On savait depuis Candlemass qu'un doom digne de ce nom ne souffrait pas la médiocrité vocale, Khemmis perpétue la tradition et en la personne de Phil Pendergast propose des mélopées dont la solennité et la justesse accentuent encore l'élégance. Ces gars-là savent décidément tout faire. L'ensemble, compact, est fait de vagues successives parfois secouées par un ressac plus nerveux, on pense ici au fastueux 'The Astral Road' dont la tonalité heavy permet de varier les plaisirs sans jamais dénoter. La cohérence est totale et oblige les plus grincheux à capituler. Il n'est pas jusqu'à la remarquable pochette de Sam Turner qui derechef coche toutes les cases et dont l'esthétique subtilement kitsch concourt à renforcer l'identité d'un groupe qui assume ses accointances épiques.

Que dire de plus si ce n'est que Khemmis va devoir bien comprendre qu'il est désormais entré dans la cour des très grands et qu'il se doit de se montrer à la hauteur. En attendant, nous n'avons d'autres choix que de laisser gentiment infuser ce spleen lancinant et ombrageux venu d'un Colorado qu'on ne savait pas si dantesque.