Kodama
Morbid Domi
Journaliste (Belgique)

ALCEST

6 titres
Black Metal (early), Post-Metal/Shoegaze (later)
Durée: 42 mn
Sortie le 30/09/2016
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Déjà 17 ans d'ancienneté pour le projet « Alcest », formé à Bagnols-sur-Cèze et digne créateur pionnier et classieux ambassadeur du métal Shoegaze aux côtés de grands noms de cette scène particulière (Amesoeurs, Les Discrets, Deafheaven, Lantlôs et bien d'autres...).

De leur genèse, les années s’égrenant inexorablement, il reste actuellement le bon duo composé de l'illustre Neige, multi instrumentiste poète et chanteur et de Winterhalter, reprenant la frappe des fûts en 2009.

Leur carrière nous a conduit dans des espaces musicaux bien différents ; du Black métal plus basique de ses débuts, passant par l'atmosphérique sur son premier EP en 2005, au shoegaze en 2007 lors de la sortie de son tout premier album « Souvenirs d'un autre monde ».
Sans entrer dans le stérile débat de filiation ou non à l'essence Black métal, je pense, plus humblement qu' Alcest est au Métal ce que Cocteau Twins était au Gothic rock.
Vous ne voyez pas où je vous emmène ?
Il y a un grand point commun entre ces artistes explorant l'univers « Heavenly Voices ».
Pour Alcest, cela va bien plus loin, l'exploration s'effectue dans un contexte onirique.
Nous retenons surtout leur aptitude à hanter des espaces métaphysiques lumineux, en dehors de tout contexte spatio-temporel du quotidien.
Mieux encore, nous nous délectons à la lecture des paroles profondes montrant une forme de génie dans leur propre « poiêsis ».

De manière générale, en dehors du dernier album qui a récolté moins d'enthousiasme (« Shelter » 2014), nous pouvons reconnaître qu'Alcest a réussi à créer son propre univers, majestueux, somptueux et transcendantal.
Qui, en dehors des véritables guerriers n'accordant aucune once de place à la délicatesse, n'a jamais été réellement touché au moins par un morceau ?

Revenons sur le cas « Shelter » : Quelques confrères regrettaient l'abandon chez Neige du chant torturé (le petit lien Blackened loin des mondes du D.S.B.M.), d'autres n'arrivaient pas à assimiler l'évolution musicale plus Post-Rock. Fort heureusement, nous en trouvions qui faisaient l'effort d'entrer dans ce nouveau registre. Pour ma part, même si je regrettais un peu chez Neige l'abandon d'un chant plus torturé, je fus littéralement subjugué par cette évolution qui sortait de son shoegaze d'origine. J'estimais qu'Alcest avait pondu, sans être similaire dans le style, une œuvre qui atteignait la haute beauté atmosphérique d'Anathema sur Eternity (1996).

Deux années ont passé, et nous voici face à ce nouvel album à la pochette remarquable des œuvres d'un duo Français de graphistes et designers (Adrien Havet and Jessica Daubertes – fondateurs de Fortifem).

« Kodama » s'annonce comme un album revenant aux ambiances Black qui emballèrent, jadis, certains d'entre nous. Le thème central, toujours lié au sentiment de ne pas appartenir à ce monde et de vivre dans une sorte de crossover universel éthéré, nous plonge, cette fois, dans le folklore traditionnel Japonais.
Je lisais dans le communiqué de presse du 05 août écoulé que Kodama signifiait « esprit de l'arbre » et « écho ». A titre pédagogique, en vue de compléter cette information, je ne résiste pas à l'apport d'une petite précision supplémentaire : Si le kodama est un esprit vivant dans un arbre, une sorte d'homologue de nos « ents », il est reconnu dans ce même folklore Japonais comme étant un fantôme, une créature surnaturelle, soit un « yōkai ». L'écho entendu dans les montagnes était un phénomène attribué à l'action de ces mêmes yōkais.

Chers lecteurs, autant vous rassurer tout de suite, à l'écoute de ce nouvel album, je puis vous assurer qu'Alcest nous revient dans son Blackened (Darkened) shoegaze lumineux d’antan.
Préparez-vous à voyager sur les 6 titres durant plus de 40 minutes.

Du haut de ses 9 minutes, « Kodama », titre éponyme, nous replonge à l'époque des « Écailles de Lune » de 2010 et comprend, sur certains passages, des riffs de guitare un peu de type « U2 ». Ce morceau est paisible, l’ambiance est dûment maitrisée. Winterhalter nous offre un jeu de batterie assez Rock, en parfaite harmonie avec l’atmosphère astrale proposée.

Alcest refait du Alcest et les chants torturés nous reviennent avec parcimonie sur 3 des 6 morceaux.
« Eclosion », second titre, démarre dans un plus grand dynamisme, frôlant une facette de frénésie dans la gratte, c’est génial. Le chant s’emporte, cela appuie la direction prise ici. C’est un accouchement douloureux et la première véritable perle de l’album. Plus de 8 minutes de pur bonheur auditif.

Seconde véritable perle, « Je suis d’ailleurs » brille de mille feux sur cet opus, il garde un jeu plus énergique, se dote d’un timbre de voix un fifrelin plus mélancolique et nous emmène dans des contrées intemporelles, à la quête de nos sources, déjà trop diluées dans la nuit des temps. Nous montons pourtant, poussés par le martellement de la batterie qui est plus incisif, de grande pétulance. Le temps de souffler à la 3ème minute par un tempo qui ralentit mais pour mieux s’élancer à nouveau, une toute petite minute plus tard. Cette musique nous permet de prendre pleine mesure de l’absolue relativité du temps humain.

Le voyage continue…et le chant reste en voix claire, balisant les sentiers de cette auguste ode avec « Untouched » qui démarre sous les auspices d’une infinie tendresse et, au risque de contredire Neige, nous touche par la félicité fantasmagorique qu’il dégage.

3ème pépite de l’album, « Oiseaux de proie » présente dans son cheminement, les parties les plus agressives de l’ensemble, sublimées ici par des riffs imparables dans ce genre. Le chant explose, pour vomir les déchets de mère terre. Neige expurge bien des maux. La tâche est épique comme ce très vénérable morceau.

« Onyx » ferme la marche musicale, se présentant à nous en toute humilité, sous forme d’instrumental. On a le sentiment que la quête s’approche, nous sommes aux portes d’un Royaume Divin aux contours flous. On le sent…mais…la marche est longue…et il faudra certainement un 6ème album pour parvenir à franchir le portail de l’indicible.

Globalement, cet album est une pure merveille et sa musicalité vous plonge inexorablement dans l'évasion spirituelle, vous guide dans une sorte de contemplation du néant vu que nous n'avons pas les images de Messire Neige en tête.

Petit bémol à mon sens, pour qu’il eût été un véritable chef d’œuvre et donc plus qu’un merveilleux joyau, il eut été intéressant d’introduire des éléments musicaux Asiatiques surtout lorsque le thème porte sur ce folklore sacré.
Cela dit, l’album ravira certainement les amateurs du genre et risque fortement de plaire aux passionnés de Post-Black et de Black atmosphérique et ambient.
Quant aux autres, ils ne prennent aucun risque à prendre le chemin de la découverte de ces artistes.
Il n’y a pas de mal à se faire du bien et errer dans les terres indicibles d’Alcest, n’est pas à la portée de toute âme ici-bas.

En conclusion, avec ce fabuleux « Kodama », Alcest nous montre qu’il revient à ses racines bien ancrées du post-Black Shoegazien, univers, qu’en pionnier, il a érigé en Royaume, au sein duquel il règne en véritable Prince sur la scène mondiale.

Morbid Domi (Août 2016)
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