Vier
Chozo Tull
Journaliste

PERFECT BEINGS

«Quatre suites de vingt minutes dans un pot-pourri assumé de genres par un quatuor prog plein de talent. Vaste programme !»

18 titres
Progressive Rock/Metal
Durée: 74 mn
Sortie le 19/01/2018
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Perfect Beings nous livre ici leur troisième opus, et, surprise, c'est un gros bébé : un double vinyle, avec une suite par face, soit quatre morceaux avoisinant les quinze à vingt minutes. Le projet conjure immédiatement Yes et ses océans topographiques, un album qui divise souvent les fans, entre une admiration devant le jusqu'au-boutisme des musiciens et le haut-le-coeur artistique, parce que même si on adore le gâteau au chocolat de Mamie, quand on est forcé d'en manger douze parts, on ne se sent pas très bien après.

Comme si l'idée n'était pas assez ambitieuse, il se trouve que des cinq membres originels du groupes, seuls trois restent présents, le batteur et le bassiste ayant décidé de se retirer du projet. La basse est ici assurée par Johannes Luley, guitariste, et la batterie par Ben Levin, musicien de session (et pas le guitariste de Bent Knee !) . Potentiel corollaire de cette absence de section rythmique stable : le mixage. A part à certains moments où elle est mise en valeur, j'avoue avoir eu du mal à entendre la basse dans ce disque, au casque comme aux enceintes. Cela participe à la couleur sonore, mais on se retrouve souvent à regretter l'absence d'une couche de graves pour nous guider l'oreille. De la même manière, si la batterie est présente, elle paraît surplomber la formation au lieu de l'ancrer dans ses fondements rythmiques. Si cela ne se révèle pas être un problème durant toute l'écoute, il est dommage que le talent du groupe n'ait pas trouvé de meilleur producteur pour le mettre en boîte.

Pour tout vous avouer, dès les premières secondes du premier mouvement de ''Guedra'', j'ai déposé les armes – les harmonies vocales à la Queen mélangé à une basse Rush et un sax un peu foufou qui fleure bon le King Crimson récent, ça vous donne un des meilleurs moments de ce double disque, là, maintenant, tout de suite. Le son du groupe est marqué : parfois froid, clean, Perfect Beings donne en effet dans le progressif des 80's/90's, celui de la carrière solo de Peter Gabriel et des expérimentations semi-pop semi-jazz de Robert Fripp .La sitare qui intervient plus tard ne gâche rien. Le morceau est énergique et tient le rythme, le groupe joue et il est clair que Perfect Beings en a sous le capot. Vraiment, il n'y a rien à jeter dans ce ''A New Pyramid'', ou alors il faut pinailler. Rien ? Peut-être cette fin de morceau qui n'en est pas vraiment une, alors que ''The Blue Lake of Understanding'' commence direct par de la voix. La transition est brutale, et l'on se pose la question de la cohérence du choix du format long si les morceaux paraissent au final juxtaposés plus qu'enchaînés.
Cela dit, le lac bleu est un plutôt bon morceau dont les sonorités ne sont pas sans rappeler les heures les plus grandiloquentes de Bent Knee ou de la carrière solo de Steven Wilson. D'où, question : pourquoi cet interlude ambient/atmosphérique ma foi de fort bonne tenue, mais qui aurait aussi bien pu légitimer un morceau à lui tout seul ? Et pourquoi ne pas donner plus de temps et d'attention à ce début d'intensité musicale, qui, coincé entre la fin du précédent mouvement et le début d'un tout autre message, peine à s'imposer comme mémorable ? Sans compter que ce doux passage texturé à la fin de ''The Blue Lake ...'' offre une transition sur ''Patience''. On a donc deux moitiés de morceaux en un, ce qui, je ne vous le cache pas, empêche un peu l'auditeur de s'immerger complètement dans le propos du groupe – un défaut récurrent sur ce disque.

La voix de Ryan Hurtgen rappelle parfois le prog britannique classique, façon Peter Gabriel, mais aussi les vocalistes moins affirmés de l'école de Canterbury, style Caravan ou Hatfield and the North. Entre ''Patience'' et ''Enter the Center'', Perfect Beings nous livre de la guitare délicate, de la sitare et du vocoder, avant que ''Guedra'' ne s'achève dans un solo de saxophone lancinant et plaintif, soutenu par une rythmique hypnotique aux sons cristallins. Je ne peux mentir : nous voilà de nouveau en territoire néo-Frippien style ''A Scarcity of Miracles'' et perso je surkiffe, même si certains ont déjà comparé ça à de la musique d'ascenseur. Quel dommage d'entendre ce beau moment de musique s'effacer si vite en fade-out.

Il est difficile de chroniquer cet album de manière concise tant chaque suite requiert de l'attention. Mais pour la faire courte, il suffit de garder à l'esprit que chaque suite sur ce double disque souffrira des mêmes travers, mais dans différents genres. ''The Golden Arc'' donne plus dans un mélange de prog et de musique classique vaguement Flower Kings, ''Vibrational'' est une odyssée synthétique qui fleure bon le Tangerine Dream et Klaus Schulze : un voyage vibratoire dans cette vision passée du futur où l'on pourrait rencontrer les personnages de Jack Kirby, tandis que ''Anunnaki'' revient aux premières amours du groupe – du prog moderne qui n'a pas peur des influences world et de la dissonance, avec une bonne dose de rock et de sonorités 80's. Chaque suite révèle de beaux moments instrumentaux, mais les idées gagneraient à être développées avec plus de profondeur. Les transitions sont parfois brutales, parfois brouillonnes – alors que l'on adorerait en entendre plus, Perfect Beings nous pousse vers leur prochaine idée. Respirez les mecs ! Cela est d'autant plus frustrant que, comme au début de ''Guedra'', les bons moments sont vraiments bons ! Le début ''d'Anunnaki'', ''Lord Wind'', monte en puissance et en énergie de manière jubilatoire, et se termine après deux minutes sur un accord qui peine vraiment à satisfaire après l'adhésion totale remportée par le morceau. Ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers, il paraît.

Conclusion ? Etrange créature de Frankenstein que ce double album, qui au final mute presque en quadruple EP – chaque face du vinyle présentant plus un mini-disque qu'une suite véritablement cohérente à la manière d'un ''Close to the Edge'', ''A Change of Seasons'', ou ''Baker Street Muse''. La démarche de Perfect Beings est louable – toucher à tout et ne rien se refuser, puiser dans l'histoire du genre et rendre hommage aux influences sans devenir des plagieurs sans talents. Mais à vouloir tout faire en même temps partout et tout le temps, le groupe offre au final un disque qui, s'il a ses (nombreux) bons moments, peine à communiquer de manière claire. Au lieu de profiter de la forme longue pour jouer avec des arrangements et des retours de thèmes, Perfect Beings fragmente et va parfois jusqu'au bégaiement musical. Cela peut paraître sévère, mais c'est que le potentiel est énorme : il y a clairement certains passages de certains morceaux que l'on réécoute avec grand plaisir, mais difficile d'établir une vue d'ensemble sur les quatre suites tant leur contenu se chasse le bout de la queue. ''The Golden Arc'' reste peut-être la plus cohérente, mais ''Guedra'' et ''Anunnaki'' ont peut-être les segments les plus efficaces et immédiats.

Malgré cela, les acrobaties stylistiques valent le détour et si l'album n'est pas le tour de force qu'il espérait être, il reste un disque de progressif de bonne facture par un groupe qui refuse net la facilité et se révèle plein d'inventivité. Sans compter qu'au vu de la profusion générique démontrée sur ''Vier'', il y en a pour tout le monde, alors n'hésitez pas et allez écouter !

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